Angoulême s’apprête à inaugurer une place au nom d’une comédienne dont la carrière s’est arrêtée il y a à peine trois ans. Un fait rare dans la vie municipale française, où la coutume veut que les rues et les places attendent que le temps ait fait son œuvre avant de graver un nom dans la pierre. Le 20 août 2026, à 15h30, la ville dévoilera sa « Place Nathalie-Baye », en plein cœur du quartier animé chaque été par le Festival du film francophone.
À retenir
- Une règle vieille de 88 ans remise en question en quelques semaines à Angoulême
- L’initiative vient directement du festival, pas de la famille de l’actrice
- Cette place se situera au cœur battant du festival, un emplacement hautement symbolique
Une actrice disparue en avril, honorée quatre mois plus tard
Il faut le préciser d’emblée : Nathalie Baye n’est plus. Elle s’est éteinte le 18 avril 2026 à son domicile parisien, emportée par la maladie à corps de Lewy, comme l’a confirmé sa famille à l’AFP. Une pathologie lourde, qui se manifeste par des troubles cognitifs proches de la maladie d’Alzheimer, auxquels s’ajoutent une raideur musculaire et des difficultés d’équilibre caractéristiques de la maladie de Parkinson. Mais jusqu’à très récemment, l’actrice tournait encore : sa filmographie s’étend jusqu’en 2023, une longévité de plus de cinquante ans qui en faisait, jusqu’au bout, une figure bien vivante du cinéma français plutôt qu’un souvenir d’archive.
C’est précisément ce qui rend cette dénomination inhabituelle pour la voirie angoumoisine. Le conseil municipal d’Angoulême a voté la création d’une « Place Nathalie-Baye », qui sera inaugurée durant le festival. Une décision votée en quelques semaines, là où beaucoup de communes s’imposent un temps de décantation bien plus long. À Paris, une délibération du 9 décembre 1938 n’autorise normalement pas la dénomination d’une voie du nom d’une personne qui n’est pas décédée depuis moins de cinq ans. Un usage qui a essaimé bien au-delà de la capitale, une pratique déconseillée par la Commission nationale de toponymie et par une réponse ministérielle du 11 août 2016 qui rappelle l’usage coutumier d’un délai de décence post-mortem, cinq ans à Paris depuis 1938, parfois davantage ailleurs. Angoulême, elle, n’a pas attendu. Trois mois après le décès, la demande était déposée. Quatre mois après, la place existe.
Ce genre d’accélération reste l’exception plutôt que la règle, même à l’échelle nationale. Plusieurs décisions municipales y ont dérogé : la rue Annie-Girardot, inaugurée en septembre 2012, moins de deux ans après son décès, ou la place Jean-Paul-II, sur le parvis de Notre-Dame, inaugurée seulement un an après sa mort. Angoulême rejoint donc un club très restreint de villes qui préfèrent l’émotion immédiate à la distance historique. Une philosophie de l’urgence mémorielle, en somme, qui tranche avec la lenteur administrative habituelle.
Un lien tissé pendant près de vingt ans avec le festival
Ce choix ne sort pas de nulle part. En 2010, pour la troisième édition du festival, elle préside le jury et reviendra à de nombreuses occasions ; en 2011, elle présente De vrais mensonges de Pierre Salvadori. On la croise encore en 2019 et en 2024, où elle fait le déplacement pour rendre hommage à Alain Delon, son partenaire dans Notre histoire de Bertrand Blier. Une fidélité rare pour un festival qui n’a pourtant pas manqué de têtes d’affiche au fil de ses éditions.
La demande de baptiser la place n’est d’ailleurs pas venue de la famille. Elle n’émane pas de la famille de l’actrice, mais du Festival du film francophone d’Angoulême lui-même, soucieux de graver dans le marbre une relation qui dépassait le simple passage promotionnel. L’objectif affiché : « saluer le parcours exceptionnel » de la comédienne et « les liens privilégiés qu’elle a entretenus avec la ville ». Une requête qui n’a soulevé aucune opposition : une demande validée sans difficulté par le conseil municipal.
Concrètement, la nouvelle place ne sera pas perdue dans un quartier périphérique. La future place Nathalie-Baye sera située rue Saint-Roch, juste devant le cinéma CGR, précisément là où se tiennent chaque été les avant-premières du festival. les spectateurs qui feront la queue pour découvrir les films de la 19e édition, prévue du 24 au 29 août, fouleront littéralement le pavé qui porte désormais son nom avant même d’entrer en salle. Un symbole difficile à ignorer pour qui connaît l’attachement de l’actrice à ce rendez-vous charentais.
Une famille émue, un hommage collectif
C’est via les réseaux sociaux que la nouvelle a d’abord circulé. Laura Smet a partagé la phrase : « C’est acté. Angoulême aura sa place Nathalie-Baye. La demande faite par le Festival du film francophone a été acceptée par le conseil municipal ». La fille de l’actrice, déjà endeuillée par la perte de son père Johnny Hallyday en 2017, traverse cette année un second deuil familial majeur. Sa présence est attendue le jour de l’inauguration, aux côtés des organisateurs du festival et du maire d’Angoulême.
Reste une question de calendrier qui dit beaucoup de l’époque : pourquoi une ville moyenne de Charente choisit-elle de brûler les étapes là où Paris et tant d’autres communes s’imposent cinq années de réflexion ? Peut-être parce que la mémoire collective, à l’ère des réseaux sociaux et de l’émotion instantanée, se satisfait de moins en moins des délais d’antan. Nathalie Baye, elle, aura eu l’étrange privilège de voir son nom associé à une place quelques mois seulement après avoir quitté la scène, elle qui n’aura jamais vraiment cessé d’y revenir de son vivant.
Sources : purepeople.com | beninwebtv.bj