John Irvin est mort à 86 ans le 20 août : le film de guerre que la critique avait démoli en 1987 est devenu une référence

John Irvin s’est éteint « paisiblement chez lui », le 11 août dernier, entouré des siens. C’est sa productrice Claire Evans qui a confirmé la nouvelle au journal The Guardian, une information relayée cette semaine par plusieurs médias internationaux. Le réalisateur britannique avait 86 ans. Derrière ce nom que le grand public ne place pas forcément sur une affiche, se cache pourtant l’auteur d’un film aujourd’hui considéré comme l’un des plus honnêtes jamais tournés sur la guerre du Vietnam : Hamburger Hill. Un long-métrage éreinté à sa sortie en 1987, écrasé par la concurrence, et qui a fini par s’imposer comme une référence du genre.

Le CV de John Irvin ne se résume pourtant pas à ce seul titre. Né le 7 mai 1940 à Newcastle, il étudie à la London Film School et commence sa carrière dans les années 1960 en réalisant des documentaires dont « Inheritance » (1963) sur la guerre d’Algérie. Il bifurque ensuite vers la télévision et signe en 1979 l’un des sommets du genre : La Taupe, adaptation en sept épisodes du roman de John le Carré, avec Alec Guinness dans le rôle de George Smiley, une série qui remporte plusieurs BAFTA et reçoit une nomination aux Emmy Awards. De quoi lui ouvrir les portes d’Hollywood dans la décennie suivante, où il enchaîne les projets aussi divers que Ghost Story avec Fred Astaire ou The Dogs of War, avant de s’attaquer au sujet qui allait le hanter toute sa carrière : le Vietnam.

À retenir

  • Un film sorti au mauvais moment, noyé entre deux géants du cinéma de guerre
  • Comment la critique a mal jugé un parti pris esthétique qui s’avère visionnaire
  • Le casting oublié qui révèle rétrospectivement des futurs grands acteurs du cinéma

Hamburger Hill, le film sacrifié de l’été 1987

l’histoire que raconte Hamburger Hill n’a rien d’inventé. Le film met en scène la bataille de la colline Hamburger, un assaut mené en mai 1969 durant la guerre du Vietnam par la 101e division aéroportée américaine. Dix jours de combats acharnés pour prendre une position sans grand intérêt stratégique, payés au prix fort en vies humaines. Pour incarner cette escouade, Irvin réunit une distribution de jeunes inconnus qui deviendront, quelques années plus tard, des visages familiers : Michael Boatman, Don Cheadle, Dylan McDermott (dans son tout premier rôle au cinéma), Courtney B. Vance, Steven Weber et Tim Quill.

Le problème, c’est le timing. Sorti fin août 1987, Hamburger Hill arrive après le raz-de-marée Platoon d’Oliver Stone, sacré aux Oscars quelques mois plus tôt, et juste avant Full Metal Jacket de Stanley Kubrick. Résultat ? Noyé dans la masse. Sorti dans un parc raisonnable de 814 cinémas sur le territoire américain, le film a souffert de l’omniprésence de productions du même genre et n’a rapporté que 4,9 millions de dollars lors de sa semaine de sortie. La comparaison avec ses illustres aînés joue systématiquement en sa défaveur : le film s’est un peu perdu dans le tassement, coincé entre Platoon et Full Metal Jacket. Certains observateurs iront jusqu’à considérer qu’on pouvait arguer que la mise en scène d’Irvin n’avait pas la force de celle de Kubrick ou de Stone, même si l’œuvre restait, selon eux, solide et brutale.

La partition signée Philip Glass, elle aussi, dérange plus qu’elle ne convainc à l’époque. On peut regretter que John Irvin n’utilise pas suffisamment la partition composée par Philip Glass, le compositeur livrant une bande musicale en boucle qui tranche avec les habitudes d’un genre plus martial. Un choix esthétique jugé trop en décalage, presque anecdotique face à la violence crue des combats filmés à hauteur d’homme. Là où Coppola avait choisi le lyrisme et Kubrick l’ironie mordante, Irvin optait pour un réalisme sec, presque documentaire, qui déroutait une partie de la critique habituée aux effets de manche du genre.

Le lent basculement vers le statut culte

Alors comment un film boudé à sa sortie devient-il, presque quarante ans plus tard, une référence citée aux côtés des plus grands classiques du Vietnam ? D’abord parce que le temps a fait son travail de tri. Ce que la critique de 1987 percevait comme un manque d’ambition formelle se lit aujourd’hui comme une sobriété salutaire. Le film n’est pas mauvais, il vise à transmettre le réalisme du combat et l’horreur vécue par ces hommes, tourné aux Philippines dans une esthétique fidèle à l’époque qu’il dépeint. Loin des grandes envolées d’Apocalypse Now, Hamburger Hill choisit l’épure et l’usure physique, une approche qui a fini par trouver son public sur le tard, notamment via les rediffusions télévisées et les plateformes de streaming.

Ensuite, il y a l’effet casting. Voir aujourd’hui Don Cheadle, futur nommé aux Oscars, ou Courtney B. Vance, aujourd’hui multi-primé, débuter dans les rangs de cette escouade fictive donne au film une saveur particulière, presque celle d’une capsule temporelle. Ce genre de rétrospective involontaire, où le spectateur redécouvre un casting avant la gloire, participe largement à la réévaluation critique dont bénéficie le film sur les plateformes de notation et dans les cercles cinéphiles spécialisés. Un mediafilm québécois n’hésitait d’ailleurs pas à saluer, bien après la sortie, des variations prenantes sur un thème connu, un traitement précis et réaliste, une interprétation vigoureuse.

Un artisan discret qui laisse une œuvre éclectique

La disparition de John Irvin referme le chapitre d’une carrière qui aura duré plus de cinq décennies. Nommé trois fois aux BAFTA, il a dirigé plus d’une trentaine de films et séries, réalisé des documentaires, travaillé pour la télévision comme pour le cinéma hollywoodien. Dans les années 2000, il se réoriente vers le cinéma indépendant, avec des projets plus modestes mais tout aussi personnels. Il réalise Shiner (2000) avec Michael Caine et The Moon and the Stars (2006) avec Jonathan Pryce, puis collabore avec Claire Evans sur une biographie de Nelson Mandela, Mandela’s Gun, sortie en 2016, sur laquelle il travaillait encore à un nouveau montage au moment de sa mort.

Ce dernier détail dit beaucoup du bonhomme : un cinéaste qui, jusqu’au bout, continuait de retravailler ses films plutôt que de se reposer sur ses lauriers. Veuf depuis 1991, il laisse derrière lui trois enfants. Et une filmographie qui, à l’image de Hamburger Hill, semble condamnée à être mieux comprise après coup qu’au moment de sa sortie.

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