John Irvin s’est éteint le 11 août 2026, à l’âge de 86 ans, « paisiblement chez lui », entouré de sa famille, comme l’a confirmé sa productrice Claire Evans au journal The Guardian. Le nom ne dira peut-être rien à la majorité des spectateurs. Mais tous ceux qui ont grandi avec les films de guerre des années 1980 connaissent forcément son œuvre la plus discutée : Hamburger Hill, sorti en 1987, condamné dès sa sortie à vivre dans l’ombre d’un certain Platoon.
À retenir
- Pourquoi un réalisateur talentueux n’a-t-il jamais connu la gloire que méritait son talent ?
- Comment trois grands films de guerre sortis en sept mois ont-ils changé à jamais l’industrie du cinéma ?
- Qu’est-ce qu’il a fallu attendre quarante ans pour découvrir la vraie valeur d’un chef-d’œuvre ignoré ?
Un artisan du cinéma britannique, entre documentaire et espionnage
Avant d’aller filmer la jungle vietnamienne, John Irvin a fait ses gammes ailleurs. Né le 7 mai 1940 à Newcastle, il étudie à la London Film School et commence sa carrière dans les années 1960 en réalisant des documentaires dont « Inheritance » (1963) sur la guerre d’Algérie. Une expérience qui laissera des traces : le réalisateur y découvre une réalité de la guerre qui nourrira toute sa filmographie ultérieure.
Dans les années 1970, il bascule vers la télévision britannique. Son coup d’éclat arrive en 1979, quand il met en scène pour la BBC l’adaptation du roman de John le Carré consacré à l’espion George Smiley. Il réalise pour la BBC « La Taupe », adaptation en sept épisodes du roman de John le Carré, avec Alec Guinness dans le rôle de l’espion britannique George Smiley, une série qui remporte plusieurs BAFTA et reçoit une nomination aux Emmy Awards. De quoi ouvrir grand les portes d’Hollywood : il enchaîne ensuite avec des films comme The Dogs of War en 1980 et Ghost Story en 1981, avant de tourner Le Fantôme de Milburn avec Fred Astaire. Une carrière solide, éclectique, mais qui n’a jamais vraiment fait de lui un nom grand public, ce qui rend son destin d’autant plus intéressant : celui d’un artisan capable de traverser les genres sans jamais s’y noyer.
Hamburger Hill, ou l’art d’arriver au mauvais moment
1987. Hollywood a déjà donné son grand film sur le Vietnam l’année précédente, avec un certain Oliver Stone et son Platoon, triomphe critique et commercial couronné aux Oscars. Quand Hamburger Hill débarque sur les écrans le 28 août 1987, la comparaison est inévitable et impitoyable. Les critiques ont eu des réactions mitigées face à ce film de guerre au Vietnam, sa sortie dans le sillage du « Platoon » super réaliste et pionnier d’Oliver Stone jouant en sa défaveur. La presse américaine ne se prive pas non plus de tacler le calendrier de sorties surchargé : le film suit les traces de « Platoon » d’Oliver Stone et de « Full Metal Jacket » de Stanley Kubrick, tous deux sortis dans un intervalle de sept mois, et la question se pose alors : y a-t-il de la place pour un troisième récit de guerre du Vietnam ? Probablement pas.
L’étiquette colle à la peau du film : « encore un Platoon », disent certains, quand d’autres reprochent au récit son manque de nuance face aux deux monuments cinématographiques sortis quasiment en même temps. Les comparaisons portent aussi sur le jeu d’acteur. Une critique de l’époque n’y va pas de main morte, jugeant que l’interprétation, à l’exception du travail de Courtney Vance dans le rôle du médecin, n’arrivait pas à la cheville de ce que Willem Dafoe, Tom Berenger et leurs partenaires avaient accompli dans le film de Stone. Pourtant, tout n’est pas à jeter, loin de là : la même critique reconnaît que les scènes d’action étaient d’un réalisme saisissant, notamment parce que l’équipe, dont le scénariste et coproducteur Jim Carabatsos qui avait servi au Vietnam, avait obtenu la bénédiction officielle du Pentagone et utilisait du matériel authentique.
Le tournage lui-même relève de l’exploit logistique : effectué dans la jungle des Philippines, avec un budget resté modeste de 6,5 millions de dollars, le film ne rapportera que 13,8 millions au box-office américain, un score honorable sans être triomphant. Trouver l’argent avait d’ailleurs été un vrai parcours du combattant. Le financement s’était révélé problématique, la productrice Marcia Nasatir ayant été refusée par tous les grands studios, le sujet étant jugé trop sensible émotionnellement pour que le public s’y intéresse. Distribué finalement par Paramount, avec une bande originale signée Philip Glass et un casting qui réunissait Don Cheadle et Dylan McDermott à leurs débuts, le long-métrage aura mis du temps à trouver sa vraie place dans l’histoire du cinéma de guerre.
Une réhabilitation tardive, mais méritée
Presque quarante ans plus tard, le regard a changé. Loin de l’étiquette réductrice de simple sous-produit de Platoon, Hamburger Hill est aujourd’hui régulièrement cité comme un film oublié à tort. Sur les plateformes de critiques spécialisées, on retrouve des avis qui saluent son honnêteté brute, loin de tout discours moralisateur. Un chroniqueur récent résume bien ce retournement de perception, jugeant le film « injustement oublié et laissé dans le sillage des chouchous de la critique que sont Platoon et Full Metal Jacket », saluant l' »honnêteté humaine rafraîchissante » de l’approche d’Irvin et de son scénariste.
Le reste de la carrière d’Irvin confirme ce profil de cinéaste solide, jamais tapageur. Il enchaîne ensuite avec « Next of Kin » en 1989, film d’action porté par Patrick Swayze, avant de se tourner vers le cinéma indépendant dans les années 2000. Il réalise alors des films comme « Shiner » avec Michael Caine et « The Moon and the Stars » avec Jonathan Pryce, avant de collaborer sur une biographie de Nelson Mandela, « Mandela’s Gun », sortie en 2016 ; au moment de sa mort, il travaillait encore sur un nouveau montage de ce thriller politique.
Il reste de John Irvin l’image d’un cinéaste qui a payé cher le hasard du calendrier hollywoodien. Sorti trois mois après Platoon et coincé entre deux mastodontes du genre, son film sur la bataille de Hamburger Hill n’a jamais eu la reconnaissance immédiate qu’il méritait. Il aura fallu des décennies, et le recul du temps, pour que la comparaison cesse d’écraser l’œuvre et que le public redécouvre un récit de guerre sans esbroufe, tourné par un homme qui avait vu de ses propres yeux ce que la violence armée pouvait faire à des vies humaines.
Sources : franceinfo.fr | nrmagazine.com