Le 11 août dernier, un réalisateur discret mais redoutablement polyvalent s’est éteint « paisiblement chez lui », entouré des siens. Le réalisateur britannique John Irvin est mort à 86 ans « paisiblement chez lui » le 11 août dernier, entouré de sa famille, a confirmé sa productrice, Claire Evans, au journal The Guardian. Une nouvelle sobre, presque trop sobre pour un homme dont la carrière a traversé cinq décennies et une bonne dizaine de genres différents, du documentaire engagé au blockbuster musclé avec Schwarzenegger.
Il existe une photo, prise en novembre 1986, qui résume à elle seule le grand écart de toute une vie professionnelle. On y voit John Irvin sur le tournage de « Hamburger Hill » dans la jungle des Philippines. Costume de brousse, chaleur écrasante, figurants grimés en soldats américains épuisés : rien à voir avec les plateaux feutrés de la BBC où il avait fait ses gammes quelques années plus tôt. C’est cette image, ce contraste entre l’homme formé à la rigueur de la télévision britannique et le cinéaste projeté dans la boue vietnamienne reconstituée à des milliers de kilomètres de chez lui, qui a longtemps circulé pour raconter Irvin mieux qu’un long CV ne saurait le faire.
À retenir
- Une photo prise en 1986 dans la jungle des Philippines résume toute la carrière d’Irvin : l’homme de la BBC projeté en première ligne
- Du succès retentissant de « La Taupe » avec Alec Guinness aux hésitations de Paramount sur « Hamburger Hill » : comment un chef-d’œuvre télé devient un thriller de guerre controversé
- Débriefé par le MI6 après un documentaire au Yémen, Irvin a toujours gardé ses distances avec le pouvoir tout en filmant ses secrets
D’un documentaire sur l’Algérie à Alec Guinness dans la peau d’un espion
Newcastle, 1940. Enfance modeste, passage par le London Film School, débuts dans les années 1960 avec des sujets qui ne font pas dans la dentelle. Né le 7 mai 1940 à Newcastle, il étudie à la London Film School et commence sa carrière dans les années 1960 en réalisant des documentaires dont « Inheritance » (1963) sur la guerre d’Algérie. Un autre court-métrage, consacré au crime organisé italien, décroche une nomination aux BAFTA dès 1968. On n’imagine pas encore que ce jeune documentariste finira un jour à diriger Fred Astaire.
La bascule se fait dans les années 1970, quand Irvin se consacre exclusivement à la télévision britannique. Mais c’est en 1979 qu’il signe l’œuvre qui le fera entrer dans l’histoire du petit écran : l’adaptation en sept épisodes du roman d’espionnage de John le Carré pour la BBC. En 1979, il réalise pour la BBC La Taupe, adaptation en sept épisodes du roman de John le Carré, avec Alec Guinness dans le rôle de l’espion britannique George Smiley. La série remporte plusieurs BAFTA et reçoit une nomination aux Emmy Awards. Guinness lui-même laissera un compliment resté célèbre dans le milieu, saluant en Irvin un metteur en scène qui n’avait pas froid aux yeux derrière la caméra.
La jungle, Schwarzenegger et le grand saut vers Hollywood
Le succès de La Taupe ouvre grand les portes des studios américains. Irvin enchaîne alors les projets, souvent avec des stars de premier plan et des budgets sans commune mesure avec ceux de la BBC. Il réalise plusieurs films hollywoodiens dans les années 1980, notamment The Dogs of War (1980), Ghost Story (1981) et Hamburger Hill (1987). Entre-temps, il tourne aussi avec Arnold Schwarzenegger dans un thriller d’action, preuve qu’il sait aussi bien manier le suspense psychologique que la baston pure et dure.
Le tournage de Hamburger Hill, justement, n’a rien d’une promenade de santé. L’équipe s’installe dans la jungle philippine pour recréer la sanglante bataille de mai 1969 dans la vallée d’A Sầu. Le film est produit par RKO Pictures et distribué par Paramount Pictures, et a été tourné aux Philippines. Le résultat, considéré comme l’une des évocations les plus réalistes du conflit vietnamien, subit pourtant les hésitations des studios : Paramount attend de voir le succès de Platoon avant de sortir le film, puis retarde encore sa sortie de peur d’une saturation du public. Un an de tergiversations pour un film que son réalisateur voulait voir sortir en salles bien plus tôt.
Anecdote méconnue : Irvin n’a pas seulement filmé la guerre, il l’a aussi frôlée dans la vraie vie. Après avoir tourné un documentaire sur la guerre civile au Yémen du Nord, il raconte avoir été approché par les services de renseignement britanniques. « Quand je faisais mes documentaires, j’avais parfois affaire aux services de sécurité, mais c’était le MI6, pas le MI5 », disait Irvin à propos de son documentaire sur la guerre civile au Yémen du Nord. « À mon retour du Yémen, j’ai été débriefé. Je n’avais pas grand-chose à leur dire, et je n’ai jamais fait partie de ce monde-là, ni été payé. » Une confidence savoureuse pour quelqu’un qui venait de mettre en scène l’espion le plus célèbre de la littérature britannique.
Une dernière œuvre inachevée, un homme resté fidèle à ses combats
Dans les années 2000, Irvin se réoriente vers le cinéma indépendant, loin des logiques de studio qui l’avaient parfois contraint. Il réalise alors des films tels que Shiner (2000) avec Michael Caine et The Moon and the Stars (2006) avec Jonathan Pryce. Son dernier grand projet le ramène vers un sujet politique fort : une biographie de Nelson Mandela centrée sur son passage dans la lutte armée. Il travaille sur ce film aux côtés de la productrice Claire Evans, avec qui il collabore sur le film de 2016 « Mandela’s Gun », qui explore l’expérience de l’ex-président sud-africain comme guérillero. Fidèle à sa méthode, le cinéaste ne lâchait rien : au moment de sa mort, il travaillait encore sur un nouveau montage de ce thriller politique.
Veuf depuis la mort de sa femme Sophie en 1991, John Irvin laisse derrière lui trois enfants et deux petits-enfants. Ce qui frappe, en refermant cette carrière, c’est moins la liste des films que la manière dont il a traversé les époques sans jamais se laisser enfermer dans une étiquette : documentariste engagé, artisan de la télévision britannique, faiseur hollywoodien de série B parfois décriée, puis cinéaste indépendant sur ses vieux jours. Peu de réalisateurs peuvent se targuer d’avoir dirigé Fred Astaire une décennie et Patrick Swayze la suivante, sans jamais perdre ce regard de documentariste posé sur les hommes en guerre, qu’elle soit vietnamienne, sud-africaine ou purement intérieure.
Sources : digital.bentley.umich.edu | pages.cs.wisc.edu | franceinfo.fr