Trois jours, 273 lots, et quatre décennies d’histoire du cinéma qui changent de mains dans un entrepôt de Berkeley. Voilà comment s’est achevée, fin août 2026, l’histoire de Tippett Studio, la maison d’effets spéciaux fondée par Phil Tippett en 1984 et qui a bâti sa légende sur RoboCop, Star Wars, Jurassic Park, Starship Troopers ou encore la saga Twilight.
L’animateur Phil Tippett a annoncé sa retraite et la fermeture de Tippett Studio, organisant une vente aux enchères de deux jours débutant le 28 août 2026, avec 273 objets mis en vente dans une braderie où tout devait disparaître. Une opération de liquidation confiée à une société spécialisée, qui a vidé les 5 760 m² du bâtiment historique. La braderie, organisée par Clarity Estate Liquidation, a proposé des centaines d’objets issus du catalogue du studio, dans un espace de 6 200 pieds carrés occupé depuis 35 ans.
À retenir
- Pourquoi une maison qui a créé les créatures de Star Wars et Jurassic Park n’a pas survécu aux défis économiques modernes
- Ce qui s’est réellement passé après le rachat à 3,75 millions de dollars par une société indienne
- Quels objets iconiques ont disparu aux enchères et ce que Phil Tippett a refusé de vendre
Une faillite qui couvait depuis deux ans
Le scénario a des allures de tragédie industrielle classique. La société indienne PhantomFX a acquis une participation majoritaire de 80% dans Tippett Studio en mars 2024, à une valorisation de 3,75 millions de dollars, dans une tentative d’expansion internationale. Trois mots suffisent à résumer ce qui a suivi : « Just weeks later, the studio filed for bankruptcy », quelques semaines seulement après le rachat, direction le tribunal des faillites.
Tippett Studio, Inc. a déposé une demande de protection au titre du Chapter 11 le 1er mai 2024, devant le tribunal des faillites du district nord de la Californie, avec des actifs et passifs estimés chacun entre 1 et 10 millions de dollars. Un an plus tard, le juge des faillites William J. Lafferty a confirmé le plan de réorganisation du studio le 1er avril 2025, fixant le calendrier ayant mené à la liquidation publique de l’inventaire du week-end. Deux ans de procédure pour en arriver là. Le rachat qui devait sauver la maison n’a fait qu’accélérer sa chute, une ironie qui n’a pas dû échapper à Tippett lui-même.
Contacté par la presse locale, le fondateur, 74 ans, a livré ses raisons sans détour. Il a expliqué que le déclin du studio était une affaire prolongée, aux causes multiples, dont la consolidation des studios hollywoodiens et les incitations fiscales offertes par des villes et États rivalisant pour attirer les tournages. La délocalisation des productions vers des territoires plus généreux fiscalement a fini par assécher l’activité même des ateliers historiques de Californie. Un mal bien connu de toute la filière des effets pratiques américains, du Nouveau-Mexique à l’Europe de l’Est.
Ce qui a survécu au marteau du commissaire-priseur
Parmi les pièces vendues aux enchères ce week-end-là : trois modèles issus de la séquence de jeu Dejarik du Star Wars original, un modèle artist-proof du marcheur impérial AT-AT de L’Empire contre-attaque signé par Tippett, des miniatures de Starship Troopers, des affiches signées, des storyboards, des costumes, ainsi que des équipements de studio allant des imprimantes 3D au matériel de moulage. Une dispersion presque symbolique : les outils qui ont façonné des créatures iconiques partent désormais dans des collections privées, pièce par pièce.
Deux objets, pourtant, n’ont pas trouvé preneur, et ce n’est pas un hasard. Tippett a refusé de se séparer de ses deux Oscars, qu’il a qualifiés de « the big-ticket items », précisant qu’ils représentaient les moments les plus marquants de son parcours. Ces statuettes récompensent son travail sur Le Retour du Jedi et le premier Jurassic Park, deux jalons qui ont défini sa méthode : le go-motion, cette évolution du stop-motion intégrant le flou de mouvement, mise au point pour animer les AT-AT dans L’Empire contre-attaque. Une technique qui a longtemps fait la différence entre un effet crédible et un effet qui sent le plastique.
La fin d’un modèle, pas forcément de l’artisanat
Ce qui frappe dans cette fermeture, c’est le contraste entre le prestige de la filmographie et la fragilité économique du modèle. Tippett a confié avoir pris beaucoup de décisions douloureuses au fil des années, le travail d’effets pratiques étant devenu de plus en plus marginalisé dans la production cinématographique. Le studio n’était pourtant pas resté figé dans le passé : il a réalisé un travail en stop-motion sur Alien: Romulus, contribué à Une nouvelle série Twilight Zone, et travaillé sur les menaces mécaniques du troisième acte de The Mandalorian and Grogu, ainsi que sur Star Wars: Skeleton Crew. Le savoir-faire artisanal continuait donc de séduire des productions récentes, preuve que la demande existe encore, mais visiblement pas suffisamment pour financer une structure de 6 200 pieds carrés avec masse salariale permanente.
Le sort de la marque elle-même reste flou. La fermeture met fin à l’atelier de Berkeley fondé par Phil Tippett et Jules Roman en 1984, bien que PhantomFX continue d’utiliser le nom Tippett Studio. Une situation presque paradoxale : le nom survit, sous pavillon indien, tandis que le lieu physique où tout a été inventé disparaît. Il reste d’ailleurs une question ouverte de savoir si PhantomFX ou l’antenne canadienne de Tippett conserveront une propriété intellectuelle ou des activités de marque actives à l’avenir.
Pour les amateurs d’effets pratiques, la nouvelle a un goût amer, mais elle n’est pas isolée : elle confirme un mouvement de fond où les ateliers historiques, faute de flux de productions locales suffisant, finissent rachetés puis démantelés. Reste un détail presque réconfortant, glissé par Tippett lui-même : une partie des pièces liées à son film Mad God n’est pas partie à la casse, mais rejoindra une exposition à la CoproGallery de Los Angeles, prévue le 10 octobre. De quoi rappeler que même quand l’atelier ferme, les créatures, elles, continuent de trouver un public.
Sources : thewrap.com | kotaku.com