Philippe de Broca a confié Shéhérazade à une Galloise inconnue de 20 ans en 1990 : ce qui a fait disparaître ce film n’est pas son accueil en salles

Une jeune inconnue de vingt ans, débarquée du théâtre londonien, propulsée en tête d’affiche d’une superproduction franco-italienne aux côtés de Thierry Lhermitte et Gérard Jugnot. En 1990, personne ne connaît le nom de Catherine Zeta-Jones. Trente-six ans plus tard, le film qui l’a lancée, Les 1001 nuits de Philippe de Broca, reste pourtant une curiosité quasi invisible du grand public. Et contrairement à ce qu’on pourrait croire, ce n’est pas son passage en salles qui explique cet oubli.

À retenir

  • Une jeune Galloise totalement inconnue devient l’héroïne d’une superproduction après un coup de foudre immédiat
  • Le film a réuni un nombre honnête de spectateurs, contrairement aux idées reçues sur son échec
  • Une exploitation chaotique pendant des décennies : deux versions incompatibles, une édition DVD trahissant les fans, une bande sonore fantôme

Un pari sur une inconnue, après un refus retentissant

Le projet ne devait pas se faire avec elle. Philippe de Broca voulait d’abord confier le rôle de la belle Shéhérazade à Mathilda May, mais cette dernière décline la proposition. Le réalisateur envisage ensuite plusieurs actrices françaises avant d’organiser un casting à Londres, où débarque une jeune danseuse galloise totalement inconnue du cinéma. De Broca se tourne alors vers une inconnue qui n’a alors joué nulle part, se disant « c’est elle ! », un coup de foudre immédiat, au point de passer l’hiver à convaincre le producteur qu’elle était le bon choix, et de ne jamais le regretter.

Le réalisateur ne tarit pas d’éloges sur sa nouvelle recrue. Il confie qu’elle a tout, qu’il n’a plus eu envie de tourner avec une autre fille, adorable, charmante avec tout le monde, avec un don, une énergie, un charme, et que malgré son absence totale d’expérience au cinéma ou à la télévision, sa discipline de danseuse l’a rendue professionnelle dès le premier jour. Anecdote amusante : l’actrice débutante pousse même l’engagement très loin, puisque l’actrice débutante pousse l’implication jusqu’à se déshabiller face à la caméra pour une scène de saut d’hélicoptère homérique. Un vertige littéral pour ses débuts au cinéma.

Un accueil mitigé, mais pas le naufrage qu’on imagine

Le film raconte l’histoire d’une Shéhérazade mariée à un roi désireux d’avoir de nombreuses épouses vierges, une à la fois, la faisant exécuter au lever du jour dès qu’il l’a épousée, jusqu’à ce qu’elle trouve une lampe magique abritant un génie venu du vingtième siècle. Un postulat farfelu, assumé, qui mélange contes orientaux et gadgets modernes façon comédie populaire française.

Côté chiffres, le film a réuni 254 739 spectateurs en France, un score honnête mais loin d’un triomphe pour une production aussi ambitieuse, tournée en partie au Maroc avec des effets spéciaux numériques présentés à l’époque comme révolutionnaires. La critique spécialisée retient d’ailleurs la même formule : Philippe de Broca signe une variation farfelue autour des contes orientaux avec Catherine Zeta-Jones en Shéhérazade, qui reçoit un accueil mitigé, comme son précédent film Chouans !. Mitigé, donc, pas catastrophique. Un accueil comparable à celui de nombreuses comédies familiales de l’époque qui ont, elles, largement survécu dans la mémoire collective. Alors pourquoi Les 1001 nuits a-t-il, lui, disparu des radars ?

Le vrai coupable : un film coupé en deux et mal édité pendant des décennies

La réponse tient moins au box-office qu’à l’exploitation chaotique du film sur le temps long. Car Les 1001 nuits existe en réalité en deux versions bien distinctes : celle sortie en salles, d’environ 98 minutes, et une version longue pensée pour la télévision, diffusée en plusieurs épisodes sur France 2 au début des années 1990. Cette seconde mouture, bien plus développée, est devenue un véritable serpent de mer pour les fans. Un internaute résume bien le problème sur une fiche produit dédiée au DVD : « Quand sortira la version longue diffusée à la télévision en 2 parties, sur France 2, au début des années ’90 ? », en comparant le sort du film à celui de Chouans !, sorti lui « sous toutes ses versions ».

Quand le film finit par arriver en DVD en 2004, la déception est au rendez-vous. Le coffret collector promettait pourtant scènes coupées et bonus généreux, mais les spectateurs déchantent vite : « Quelle déception que ce DVD… pourquoi faire un collector double… avec emboitage… si ce n’est pour mettre qu’une version courte (1h38) ». Un autre acheteur raconte une expérience similaire, ayant découvert au visionnage que la moitié du film manquait malgré la présence de scènes coupées. Résultat : la version longue, la plus riche, reste à ce jour une version longue, un téléfilm de 3 heures, qui semble introuvable en vf sur le web et même sur internet, réduite à circuler sous forme de copies amateurs bricolées par des passionnés sur des forums spécialisés.

Même la bande originale, signée Gabriel Yared (futur oscarisé pour Le Patient anglais), a longtemps souffert du même sort. Le vinyle original de 1990 est devenu une pièce de collector rarissime, avant qu’une réédition CD limitée à seulement 500 exemplaires ne vienne enfin la sortir de l’oubli, en soulignant qu’elle proposait le CD program de la très rare bande originale de 1990 avec plus de 30 minutes de musique inédite, incluant des morceaux jamais utilisés dans le montage final. Un film scindé en deux montages incompatibles, une édition DVD qui trahit les attentes des fans, une musique quasi introuvable pendant vingt ans : voilà le véritable mécanisme qui a effacé Les 1001 nuits de la mémoire collective, bien plus que ses résultats en salles.

Il reste aujourd’hui un curieux paradoxe : Catherine Zeta-Jones, devenue actrice oscarisée, n’a jamais renié ce premier rôle où elle incarnait une Shéhérazade sauvée par un génie exilé dans le Londres pluvieux de 1989. Mais pour revoir le film dans son intégralité, entre version cinéma tronquée et version télé fantôme, il faut aujourd’hui s’armer de patience et fouiller du côté des collectionneurs plutôt que des plateformes de streaming.

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