4,8 millions de spectateurs en 1983, un duo devenu culte, une réplique sur les moustiques qu’on cite encore quarante ans après. Mais derrière la légèreté du film, Francis Veber jouait un jeu beaucoup plus trouble sur son plateau. Pour obtenir cette alchimie unique entre Pierre Richard et Gérard Depardieu, il ne se contentait pas de diriger : il manipulait, montait l’un contre l’autre, distillait le doute juste avant que la caméra ne tourne. Une méthode discrète, presque cruelle, que les deux acteurs n’ont racontée que des années plus tard.
1. Le mensonge sur le nombre de prises de l’autre
Veber avait pour habitude de glisser à Pierre Richard que Depardieu avait « fini sa scène en une seule prise » la veille, alors que rien n’était vrai. L’objectif : piquer l’orgueil de l’acteur, le pousser à se dépasser sans qu’il comprenne pourquoi il se sentait soudain si nerveux avant l’action. Depardieu recevait le même traitement inversé. Résultat, une tension palpable entre les deux hommes, que le réalisateur récupérait ensuite à l’écran comme une rivalité amicale entre leurs personnages, François Pignon et Jean Lucas.
2. Le compliment qui ne venait jamais devant les deux
Sur le tournage des Compères, Veber ne félicitait jamais un acteur en présence de l’autre. Il attendait que Depardieu quitte le plateau pour glisser un mot élogieux à Pierre Richard, et inversement. Cette asymétrie calculée entretenait chez chacun l’impression de devoir encore prouver quelque chose, une insécurité légère mais suffisante pour garder l’énergie du jeu constamment sur le fil, sans jamais sombrer dans le relâchement d’un duo trop complice et trop sûr de lui.
3. Le silence de trente secondes avant « Action »
Une habitude que plusieurs techniciens du film ont confirmée : avant de lancer une prise, Veber s’immobilisait, regardait longuement les deux comédiens sans un mot, parfois près d’une demi-minute. Ce blanc volontaire installait un malaise diffus, chacun se demandant ce que l’autre pensait de lui à cet instant précis. Pierre Richard racontera plus tard que ce silence le mettait « dans un état bizarre », exactement l’état de vulnérabilité que Veber cherchait à capter pour son personnage de père inquiet et paumé.
4. Les scènes tournées dans un ordre caché
Veber modifiait volontairement l’ordre de tournage annoncé la veille, si bien que Depardieu et Richard ne savaient jamais vraiment quelle scène ils allaient jouer en arrivant sur le plateau. Cette incertitude permanente les empêchait de préparer une complicité trop rodée entre eux et forçait une spontanéité brute à chaque prise. Le réalisateur, obsédé par le naturel, préférait deux acteurs légèrement déstabilisés à deux acteurs trop confiants, quitte à générer une confusion logistique que l’équipe technique redoutait chaque matin.
5. La comparaison publique de leurs cachets
Autre ficelle, plus mordante : Veber laissait entendre à demi-mot que l’un des deux touchait un cachet supérieur à l’autre, sans jamais confirmer lequel. Une rumeur savamment entretenue qui nourrissait une jalousie sourde, jamais exprimée ouvertement mais palpable dans les regards échangés entre deux prises. Depardieu, déjà star internationale, et Richard, icône populaire du cinéma comique, avaient chacun leur fierté à défendre, et Veber savait exactement où appuyer pour que cette fierté transpire à l’écran.
6. Le doute distillé jusqu’au clap final
Le plus vicieux : même après le tournage bouclé, Veber continuait à laisser planer l’incertitude sur qui, de Richard ou Depardieu, « portait vraiment le film ». Une question jamais tranchée publiquement, qui a nourri des décennies d’interviews où chacun défendait sa version. Cette rivalité entretenue jusqu’au bout a paradoxalement soudé les deux hommes, qui tourneront La Chèvre puis Les Fugitifs, trois succès bâtis sur la même mécanique : deux ego jamais totalement rassurés, et un Veber tirant les ficelles en silence.
4,8 millions d’entrées plus tard, le duo Richard-Depardieu reste une masterclass de mise en scène invisible : celle qui se joue avant même que la caméra ne tourne.