- Philippe Pozzo di Borgo est devenu tétraplégique en 1993, après un accident de parapente.
- Abdel Sellou a été recruté comme auxiliaire de vie après sa sortie de prison et est resté une dizaine d’années auprès de Philippe.
- Le film a rapporté plus de 420 millions de dollars dans le monde et a relancé le cinéma français à l’international.
Deux hommes que tout opposait, et un film à 426 millions de dollars
Intouchables est tiré d’une histoire vraie, celle de Philippe Pozzo di Borgo, aristocrate tétraplégique, et d’Abdel Sellou, jeune homme de banlieue embauché comme auxiliaire de vie. Le film d’Olivier Nakache et Éric Toledano, sorti en novembre 2011, a attiré plus de 19 millions de spectateurs en France. C’est le deuxième plus gros succès de l’histoire des salles françaises, derrière Bienvenue chez les Ch’tis.
Dans le monde, la comédie a dépassé les 420 millions de dollars de recettes.
Mais derrière Omar Sy et François Cluzet, qui étaient réellement les deux hommes ? Et que reste-t-il, plus de quinze ans après, de cette amitié devenue mythe national ?
Philippe et Abdel : ce que la réalité raconte
Philippe Pozzo di Borgo, né en 1951, est issu d’une famille de la grande bourgeoisie. Il a dirigé le groupe Pommery, maison de champagne. En 1993, un accident de parapente dans les Pyrénées le laisse tétraplégique, quelques semaines après la mort de sa femme Béatrice, emportée par une maladie. Il a 42 ans, et plus rien ne bouge sous son cou.
Abdel Sellou, lui, est né en Algérie en 1973 et a grandi en région parisienne. Condamné pour vol, il sort de prison quand il se présente chez Philippe, au milieu des années 1990, avec un unique objectif : obtenir un refus signé pour toucher ses allocations chômage. Philippe le choisit pourtant, précisément parce qu’il ne le traite pas en malade.
Il est resté une dizaine d’années à ses côtés.
Le film adoucit ou déplace plusieurs détails. Le vrai Philippe n’a jamais vécu dans un hôtel particulier de cinéma avec un valet en livrée, et l’auxiliaire de vie du film, Driss, est d’origine sénégalaise, alors que Abdel est d’origine algérienne. Ce choix a d’ailleurs été discuté : certains y ont vu un effacement, d’autres une liberté de fiction assumée par les réalisateurs.
Une scène célèbre, celle du parapente, est elle aussi empruntée à la réalité : Philippe a raconté qu’Abdel l’avait conduit à toute allure pour lui faire oublier ses douleurs fantômes, avec sa Maserati dans le film, une voiture plus modeste dans la vraie vie.
Des livres avant le film, et des polémiques après
Le cinéma n’a pas inventé l’histoire : Philippe Pozzo di Borgo l’avait racontée lui-même dans Le Second Souffle, publié en 2001 chez Bayard. Le livre a longtemps circulé en confidentiel, avant d’attirer l’attention d’un documentaire diffusé à la télévision, Á la vie, à la mort, qui a donné l’idée du film aux deux réalisateurs.
Après le triomphe, Abdel Sellou a publié Tu changeras de vie, mon pote en 2012, puis d’autres livres. Il y revendique sa version des faits, plus rugueuse que celle du film, et raconte un parcours semé de petites combines avant sa rencontre avec Philippe. Il est ensuite parti vivre au Maroc et a lancé une activité d’élevage de volailles.
Les deux hommes sont restés en contact, mais la relation a connu des remous médiatiques. Philippe, qui a vécu au Maroc lui aussi, a toujours dit son affection pour celui qu’il appelait son « frère », tout en prenant ses distances avec certains récits publics.
Philippe Pozzo di Borgo est mort le 7 juin 2023, à 72 ans.
Ce que le film a changé, concrètement
Le premier effet est économique : Intouchables a relancé le cinéma français à l’international. Il a été vendu dans plus de 50 pays, et il détient longtemps le record du film français le plus rentable à l’étranger. Omar Sy, césarisé en 2012 pour le rôle, a ensuite ouvert la voie à une carrière américaine, de Jurassic World à X-Men : Days of Future Past.
Le deuxième effet touche le regard sur le handicap. Le film a popularisé un humour qui ne s’excuse pas, avec un personnage tétraplégique qui rit de sa propre condition. Les associations de personnes handicapées ont été partagées : certaines ont salué la normalisation, d’autres ont reproché une vision trop centrée sur le héros valide qui « sauve » le malade.
Troisième conséquence, plus inattendue : le métier d’auxiliaire de vie a gagné en visibilité. Après la sortie, plusieurs organismes de recrutement et services à la personne ont signalé un regain d’intérêt pour ces postes, longtemps peu valorisés.
Le film a aussi nourri une série de remakes, dont The Upside, version américaine sortie en 2019 avec Bryan Cranston et Kevin Hart, et des adaptations en Argentine et en Inde. Aucune n’a retrouvé l’élan de l’original, tourné avec un budget d’environ 9,5 millions d’euros.
Et la question de la « vraie » histoire a, elle aussi, laissé des traces : un autre film, intitulé Hors normes, signé par les mêmes Nakache et Toledano en 2019, s’est appuyé sur des personnes réelles du secteur de l’autisme, avec la même méthode de travail au contact du terrain.
Autre détail, souvent oublié : Philippe Pozzo di Borgo a reversé une partie de ses droits à une association d’aide aux personnes handicapées, l’association Simon de Cyrène, dont il était proche.