La Ligne verte est-elle une histoire vraie ? Ce qui relève de la fiction de Stephen King et ce qui s’inspire du réel

Non, John Coffey n’a jamais existé, et la prison de Cold Mountain non plus. La Ligne verte est une pure invention de Stephen King, publiée en 1996 sous forme de feuilleton en six petits volumes, avant d’être adaptée au cinéma par Frank Darabont en 1999. Mais l’écrivain a puisé dans un décor, des méthodes et une époque bien réels.

À retenir
  • Le roman est une pure invention de Stephen King, publiée en 1996 sous forme de feuilleton.
  • La chaise électrique « Old Sparky » et le premier exécuté, William Kemmler, en 1890, sont bien réels.
  • Les années 1930 furent un pic d’exécutions aux États-Unis, avec 199 exécutions recensées en 1935.
  • L’éponge humide placée sur le crâne du condamné correspond à une pratique technique avérée.

Un récit né d’un exercice de style

King s’est inspiré du feuilleton littéraire à la Charles Dickens, publié par épisodes mensuels. Il a lancé l’expérience en 1996 : six fascicules, un par mois, de mars à août, chez Signet. Chaque volume se terminait sur un suspense, comme une série télévisée avant l’heure.

Le roman a connu un succès immédiat. Les six livrets se sont classés simultanément dans les meilleures ventes aux États-Unis.

L’intrigue elle-même ne repose sur aucun fait divers précis. Un géant noir condamné pour le meurtre de deux fillettes, doté d’un don de guérison, relève du conte et du fantastique. King a reconnu des influences littéraires, dont le thème du « Nègre magique » dans la littérature américaine, un cliché que la critique a depuis largement discuté, notamment le réalisateur Spike Lee qui l’a épinglé en 2001.

Le décor, lui, vient du réel

l’histoire se déroule en 1935 dans le bloc E d’un pénitencier de Louisiane, et la période n’a rien d’anodin. Les années 1930 marquent l’un des pics des exécutions aux États-Unis : 1935 reste l’année record avec 199 exécutions recensées, selon le Death Penalty Information Center.

La chaise électrique, surnommée « Old Sparky » dans le livre, existait bel et bien. Le premier condamné exécuté de cette façon, William Kemmler, est mort en 1890 à la prison d’Auburn, dans l’État de New York. L’exécution a duré plusieurs minutes et a été décrite comme atroce par les témoins de l’époque.

Plusieurs États américains ont d’ailleurs utilisé ce système pendant des décennies. La Louisiane a eu sa propre chaise, baptisée « Gruesome Gertie », utilisée de 1941 à 1991. Le roman situe donc l’action avant l’arrivée de cet appareil dans l’État, un détail de chronologie que King a pris la liberté de brouiller.

L’éponge mouillée et autres détails glaçants

Le passage le plus terrible du livre, l’exécution ratée de Eduard Delacroix, s’appuie sur un fait technique avéré. Pour améliorer la conduction du courant, les bourreaux plaçaient une éponge humide sur le crâne du condamné, sous la calotte métallique. Dans le roman, le sadique Percy Wetmore « oublie » de la mouiller.

Les ratés de ce type ont réellement existé. Des exécutions ont nécessité plusieurs décharges, avec des témoignages de fumée, de brûlures et de souffrance prolongée.

Un autre détail ancre le récit dans le réel : le surnom du couloir. Le « Green Mile » doit son nom au linoléum vert pâle qui recouvre le sol entre les cellules et la salle d’exécution. King l’a imaginé, mais le principe du « dernier trajet » du condamné existe dans de nombreuses prisons américaines, avec ses propres surnoms.

Le personnage de Mr. Jingles, la souris apprivoisée, appartient lui aussi à la fiction. Cependant, l’idée d’un animal adopté par des détenus dans les couloirs de la mort a des précédents documentés : le « Birdman of Alcatraz », Robert Stroud, a élevé des canaris en cellule au début du XXe siècle.

Le contexte social, vrai lui aussi

Le procès de John Coffey, expédié, sans preuve solide, contre un homme noir dans le Sud profond des années 1930, renvoie à une réalité historique brutale. L’affaire des « Scottsboro Boys », en Alabama en 1931, en est l’exemple le plus connu : neuf adolescents noirs accusés à tort de viol, condamnés par des jurys entièrement blancs, huit d’entre eux à la peine capitale.

Cette injustice raciale structure le message du livre. Le film de 1999, porté par Tom Hanks et Michael Clarke Duncan, a conservé cet arrière-plan, et Duncan a décroché une nomination à l’Oscar du meilleur second rôle.

Le film a aussi un lien direct avec le réel côté tournage. Frank Darabont a filmé l’essentiel de la prison dans un décor construit en studio en Californie, mais les scènes d’extérieur ont été tournées au Tennessee, dans l’ancienne prison de Nashville, fermée en 1992.

Pour le public français, l’œuvre a une résonance particulière : la peine de mort a été abolie en France en 1981, sous l’impulsion de Robert Badinter. Le film est sorti dans l’Hexagone en mars 2000, dix-neuf ans après.

Ce que King a inventé, ce qu’il a emprunté

Le don de Coffey, les guérisons, la longévité miraculeuse de Paul Edgecomb (108 ans dans le récit) : tout cela relève du surnaturel pur. Aucun prisonnier connu n’a jamais manifesté de pouvoirs de ce genre.

Les gardiens, eux, sont des types sociaux plausibles : un chef de bloc respecté, un sadique protégé par un parent politique, un directeur dépassé par la maladie de sa femme. Stephen King a d’ailleurs expliqué avoir voulu montrer les bourreaux comme des hommes ordinaires, mal à l’aise avec leur tâche.

Dernier détail : la prison de Cold Mountain figure dans plusieurs autres récits du même auteur, dont Les Évadés, adapté lui aussi par Frank Darabont en 1994.