9,1 millions d’entrées en France pour Le Grand Bleu en 1988 : aux États-Unis, la salle découvrait une autre fin et le film s’est effondré

9,1 millions de spectateurs français se sont pressés pour voir Jacques Mayol plonger dans le bleu méditerranéen en 1988. Six mille kilomètres plus loin, aux États-Unis, la même histoire s’est soldée par un four retentissant, aggravé par une fin totalement réécrite pour plaire au public américain. Même film, deux destins opposés : c’est l’une des anecdotes les plus savoureuses de l’histoire du cinéma français.

À retenir

  • Un film sifflé à Cannes qui devient un phénomène de masse trois mois plus tard
  • Deux versions radicalement différentes : la fin originale versus une conclusion réécrite par Hollywood
  • Un succès français sans précédent face à un échec américain dévastateur pour le studio distributeur

Un triomphe né dans les huées de Cannes

Tout commence mal, pourtant. Avec un échec retentissant à la soirée d’ouverture du Festival de Cannes 1988, « le Grand Bleu » de Luc Besson commence mal sa carrière, une partie de la salle le siffle et la critique l’enfonce sous l’eau. La presse ne fait pas dans la dentelle : « Le grand blues sur la grande bleue », « La mer à boire », « Ce film manque de producteur, de scénariste et même de metteur en scène », peut-on lire dans les colonnes spécialisées. Gilles Jacob, alors président du Festival, se souvient encore de cette froideur inattendue : « Une partie de la critique a assassiné le film. Je ne m’attendais pas à un accueil si froid ».

Mais le public, lui, ne lit pas les journaux de la même façon. Trois mois plus tard, le bouche-à-oreille fait des miracles. Le succès est unanime chez les spectateurs, plus grand que celui attendu : en France, 9 millions de spectateurs se ruent dans les salles, un phénomène, au point que la presse parle d’une « génération Grand Bleu ». Le film ne quitte pas les écrans du jour au lendemain non plus. Il reste 60 semaines à l’affiche, un exploit rarissime pour l’époque. Une sortie en version longue début 1989, rallongée de 35 minutes, permet même au film de continuer à engranger des entrées jusqu’en 1990 et au-delà. Et la reconnaissance critique finit par arriver, même tardivement, avec deux César décrochés, dont celui de la meilleure musique pour Éric Serra, dont la partition figure parmi les disques les plus vendus de la décennie en France.

Hollywood réécrit la fin (et rate son pari)

C’est là que l’histoire bascule. Quand Jerry Weintraub, producteur bien connu pour Karate Kid, rachète les droits de distribution américains via son studio Weintraub Entertainment Group associé à Columbia Pictures, il ne se contente pas de sous-titrer le film. Il le charcute. La version qui sort en salles aux États-Unis le 19 août 1988 dure 118 minutes, contre 132 minutes pour la version originale européenne diffusée à l’époque. Mais le changement le plus radical concerne la fin elle-même. Dans les versions française et européenne, Jacques finit par nager au loin avec le dauphin, après avoir atteint une profondeur où il ne peut survivre. Dans la version américaine, une fin plus heureuse a été ajoutée, où le dauphin ramène Jacques à la surface.

La musique n’échappe pas non plus au ravalement de façade. Jerry Weintraub, le producteur qui a acheté les droits de distribution de The Big Blue pour le marché américain, a demandé à Bill Conti de la réorchestrer, écartant la partition originale d’Éric Serra, celle-là même qui triomphait dans les bacs français. Luc Besson n’a jamais digéré ce choix. Il résume le fiasco avec une formule qui claque : selon lui, Weintraub « au lieu d’accepter le film tel qu’il était, a essayé d’en faire Rambo sous l’eau. Toutes les mauvaises personnes sont venues le voir. »

Un naufrage commercial qui a coulé un studio entier

Résultat ? Catastrophique. Le film ouvre sur 1 617 462 dollars dans 967 salles et ne dépassera jamais les 3,5 millions de dollars de recettes domestiques. À l’échelle mondiale hors France, le film ne rapporte qu’environ 4 millions de dollars, une misère comparée à un budget de production estimé à 13,5 millions de dollars. La critique américaine se montre encore plus impitoyable que celle de Cannes. Dans le Los Angeles Times, Kevin Thomas assène que le film est « un tel désastre total qu’il aurait été un acte de bonté envers tout le monde de ne jamais le sortir ».

Cet échec n’est pas anecdotique pour Weintraub Entertainment Group, le mini-studio fondé en 1986 avec le soutien financier de Coca-Cola. Le Grand Bleu fait partie d’une poignée de films qui ont précipité l’effondrement de Weintraub Entertainment Group dès son lancement, une structure qui finira par déposer le bilan en 1990. Un comble pour un film qui, la même année, cartonnait de l’autre côté de l’Atlantique au point de représenter, avec L’Ours, près de 15 % de toutes les entrées cinéma enregistrées en France sur l’année 1988.

La suite a fini par rendre justice à l’œuvre originale : Luc Besson a fini par publier sur DVD une version longue restituant la fin d’origine et la musique d’Éric Serra, celle-là même qui a fait naître toute une « génération Grand Bleu » en France. Il aura fallu près de trente ans pour que le public américain ait accès, en dehors du marché VHS de l’époque, à la version que Besson avait réellement voulu montrer au monde.

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