Sous quinze centimètres de terre et de broussailles, il était toujours là. Le cimetière de Sad Hill, décor mythique du duel final de Le Bon, la Brute et le Truand, avait disparu de la surface de la terre pendant près de cinquante ans. Quand une poignée de fans espagnols a planté leurs pelles dans le sol de la province de Burgos en octobre 2015, ils espéraient retrouver quelques vestiges. Ils ont découvert bien mieux : le pavage circulaire original du film, quasiment intact sous la végétation.
À retenir
- Un décor de cinéma emblématique dormait sous la terre depuis un demi-siècle sans que personne ne le sache
- Les découvreurs ne s’attendaient pas à trouver le pavage original intact à quelques centimètres sous la surface
- Le projet de quelques fans espagnols a mobilisé des milliers de bénévoles du monde entier en quelques mois
Un décor construit par l’armée de Franco, oublié pendant un demi-siècle
L’histoire commence en 1966. Pour filmer la scène qui allait devenir l’une des plus citées de l’histoire du cinéma, Sergio Leone a besoin d’un cimetière gigantesque, à la mesure de l’affrontement entre Clint Eastwood, Lee Van Cleef et Eli Wallach. Sergio Leone y fit construire 5 000 tombes en deux jours par les 250 soldats de l’armée mis à sa disposition par le gouvernement du général Franco. Un chantier éclair, presque militaire dans sa logistique, pour un décor qui ne servira que quelques jours de tournage.
Une fois la caméra rangée, plus personne ne s’en soucie. Sad Hill Cemetery n’est pas un vrai cimetière, il a été construit entièrement pour le film en 1966 et après le tournage il a été abandonné pendant près de 50 ans. Les riverains récupèrent même le bois des croix pour se chauffer, comme le rappellent certains témoignages locaux. La nature reprend ses droits, les arbustes colonisent la colline, et le lieu devient un vague souvenir sur quelques photos de plateau. Du cimetière, il ne restait alors que quelques traces se résumant à des cercles imprimés dans la terre et une dalle de pierre abîmée par le temps et recouverte de terre et de mauvaises herbes.
La pelle plutôt que le pistolet : des fans se mettent à creuser
Tout change en 2014, presque par plaisanterie. « Deux ans avant le cinquantième anniversaire du film, on a lancé l’idée, un peu sur le ton de la plaisanterie, de reconstruire le cimetière », expliquera plus tard Sergio García, l’un des membres fondateurs de l’association Sad Hill. Le groupe obtient l’autorisation des autorités locales et se lance, sans budget, sans institution derrière eux, juste avec des outils de jardin et une conviction un peu folle.
Et c’est là que la surprise survient. Les bénévoles s’attendaient à un travail de fossoyeur classique, dégager de la terre pour retrouver quelques pierres éparses. Au lieu de ça, ils tombent sur quelque chose de bien plus complet. En octobre 2015, un groupe de fans du film a décidé de commencer à creuser, et sous trois pouces de terre ils ont trouvé le cercle pavé original. Trois pouces, à peine sept centimètres. Le sol avait fait office de capsule temporelle pendant cinq décennies, protégeant le pavement de pierre sur lequel Eastwood, Van Cleef et Wallach s’étaient tenus lors du duel final.
Le détail est presque archéologique dans sa précision : le cœur pavé de galets de l’arène, flanqué d’un muret de pierre, s’était simplement enfoncé sous la terre du désert environnant. Rien n’avait été détruit, rien n’avait été pillé. Le décor entier dormait juste sous la surface, comme mis sous cloche par le temps. Une découverte qui a changé la nature du projet : il ne s’agissait plus de rebâtir à partir de rien, mais de ressusciter un original qui n’avait jamais vraiment disparu.
Le bouche-à-oreille transforme un chantier local en pèlerinage mondial
La nouvelle se répand comme une traînée de poudre dans les communautés de cinéphiles. Depuis octobre, Alba et des dizaines de bénévoles venus du nord de l’Espagne ont passé leurs week-ends à retirer toute la terre et la végétation non canoniques du cimetière. Rapidement, le mouvement dépasse les frontières espagnoles. Des bénévoles venus de France, d’Allemagne, de Turquie, d’Italie et des États-Unis ont peu à peu arraché les mauvaises herbes et pelleté la terre pour découvrir les pierres et les tombes cachées.
Face à l’ampleur de la tâche, qui devient vite un gouffre financier, l’association a une idée aussi maligne que macabre : faire payer les fans pour parrainer une tombe. Chaque fan du film peut ainsi parrainer une tombe pour la somme de 15 euros, et à ce prix-là on peut même y faire figurer le nom de son choix. Le succès est immédiat et parfois émouvant : parmi les demandes affluant du monde entier, un fils souhaite honorer la mémoire de son père, fan du film, en faisant graver son nom sur une croix, faute d’avoir eu une tombe puisqu’il avait été incinéré.
Le résultat de ce travail collectif dépasse toutes les attentes initiales. Le cimetière compte aujourd’hui plus de 5 000 tombes de tournage. Le point d’orgue de cette aventure a lieu à l’été 2016, pour l’anniversaire du film. Le point culminant de leur travail a été le 24 juillet 2016, lorsqu’ils ont organisé un événement sur la colline réhabilitée de Sad Hill pour commémorer le cinquantième anniversaire du film. Clint Eastwood lui-même apparaît en direct par vidéo pour saluer le travail des bénévoles, un moment que le documentaire Sad Hill Unearthed capture dans son intégralité.
Un site devenu lieu de pèlerinage, toujours en évolution
Depuis, la colline de Burgos ne désemplit pas. Des fans venus de tous horizons font le déplacement, certains évoquant même l’idée d’y disperser leurs cendres un jour, tant l’attachement au film est fort. Le projet ne s’est pas arrêté à la restauration du cimetière : en 2024, l’association a dévoilé une plaque en hommage aux figurants locaux qui avaient participé au tournage en 1966, et un chantier voisin a démarré pour reconstruire le camp de prisonniers de Betterville, à quelques kilomètres de là. Betterville a été reconstruit en utilisant des troncs de genévriers brûlés lors d’un incendie qui a ravagé le parc naturel environnant en 2022.
Ce qui rend cette histoire particulièrement savoureuse, c’est ce hasard presque poétique : un décor de cinéma abandonné, censé se dégrader avec le temps, s’est en réalité mieux conservé enterré que s’il était resté à l’air libre. Sous sept centimètres de poussière espagnole, le western spaghetti le plus culte de l’histoire attendait patiemment qu’on vienne le déterrer, comme un trésor de Confédération planté sous une croix anonyme.
Sources : facebook.com | lenouvelliste.ch