Sur Drive My Car, aucun acteur n’avait le droit de mettre le ton pendant les lectures : ce que Hamaguchi attendait à la place n’apparaît qu’au moment des prises

Sur le tournage de Drive My Car, une règle tranchait net avec les habitudes du cinéma occidental : personne n’avait le droit de « jouer » pendant les lectures de scénario. Pas d’intonation, pas de larme dans la voix, pas de silence dramatique calculé. Juste le texte, dit à plat, encore et encore, jusqu’à ce que les mots disparaissent presque derrière leur propre neutralité. Cette méthode, Ryusuke Hamaguchi ne l’a pas inventée pour le film : il la pratique sur tous ses tournages depuis des années, et Drive My Car lui offre même l’occasion rare de la mettre en scène directement, puisque son personnage principal, Kafuku, est lui-même metteur en scène de théâtre.

À retenir

  • Pourquoi Hamaguchi demande à ses acteurs de lire sans aucune émotion, encore et encore
  • Comment cette contrainte technique devient le sujet même du film via le personnage de Kafuku
  • Ce qui se passe réellement le jour du tournage, après des semaines de lectures plates

Le « flat-read », une signature Hamaguchi

Le procédé porte un nom : le « flat-read », ou lecture à plat. C’est une technique de répétition où les acteurs lisent leurs répliques en groupe, de façon délibérément inexpressive, pour internaliser le texte. Hamaguchi ne réserve pas cette discipline à la fiction : ce type de lecture est une pratique qu’il a lui-même introduite dans ses répétitions après le tournage de Happy Hour. Depuis, elle est devenue un passage obligé de sa méthode de travail, quel que soit le projet.

Ce qui rend Drive My Car particulier, c’est que le cinéaste a pu transformer cette contrainte technique en sujet même du film. Grâce à son protagoniste metteur en scène, il a pu inscrire la technique dans le film lui-même comme l’un de ses thèmes philosophiques. Kafuku, interprété par Hidetoshi Nishijima, impose exactement les mêmes règles à ses comédiens que Hamaguchi impose aux siens sur ses plateaux. La mise en scène fictive de Kafuku se superpose ainsi directement à la mise en scène réelle de Hamaguchi. Rarement un réalisateur aura autant mis en abyme sa propre méthode de travail à l’écran.

Pourquoi interdire le ton pendant les lectures

La logique derrière cette interdiction n’a rien d’arbitraire. Hamaguchi l’a détaillée lui-même dans plusieurs entretiens, notamment lors de la campagne pour les Oscars du film. Il explique que dans la voix et le langage corporel circule énormément d’information, et que pratiquer sans émotion, en répétant, établit une base où les mots sont simplement compris ; à force de les entendre, chaque acteur sait exactement ce que son partenaire va dire à chaque instant, ce qui lui permet de jouer en ressentant réellement ce que son corps ressent. la neutralité de la lecture n’est pas une fin en soi, c’est une préparation : elle vide le texte de tout artifice pour que quelque chose de plus authentique puisse émerger plus tard.

Le résultat, selon Hamaguchi, dépasse même parfois ses attentes. Lors des lectures de table, il demande aux acteurs de répéter les répliques encore et encore sans émotion, et il lui arrive d’être touché par les voix seules pendant ces séances, où le texte finit par se fondre avec le corps. Un aveu assez rare de la part d’un réalisateur : reconnaître que le moment le plus émouvant du processus créatif n’a rien à voir avec la caméra, mais avec des acteurs assis autour d’une table, en train de répéter des phrases d’un ton délibérément mort.

Cette rigueur a une fonction psychologique précise, que Hamaguchi a exposée lors d’un atelier organisé à l’université de Princeton en 2024. Sa méthode de « lecture des lignes » consiste à faire lire les répliques encore et encore de façon complètement monotone et sans émotion, ce qui aide les acteurs à échapper aux tics de jeu stéréotypés, à mémoriser instinctivement le texte, et laisse émerger des graines d’émotion profonde depuis l’intérieur. Le cinéaste résume sa philosophie ainsi : peu importe la qualité du jeu, s’il est fait avec intention l’acteur laisse transparaître qu’il joue ; en laissant le corps réagir inconsciemment, c’est l’inverse d’exprimer le texte, c’est le texte qui fait sortir quelque chose de l’acteur.

Ce qui n’apparaît qu’au moment des prises

Alors, que se passe-t-il concrètement le jour du tournage ? Après des semaines, parfois des mois, de lectures plates répétées jusqu’à saturation, quelque chose bascule. Le texte, devenu presque automatique dans la bouche des acteurs, cesse d’exiger un effort conscient d’interprétation. C’est précisément à cet instant que Hamaguchi juge le moment venu de tourner. C’est le moment clé où les répliques s’intègrent pleinement au corps, et c’est là qu’il sait qu’il peut commencer à filmer.

Ce basculement, on le voit se produire à l’écran dans les scènes de répétition d’Oncle Vania filmées par Hamaguchi lui-même. Un critique du site Débordements l’a bien observé : Kafuku rappelle à ses actrices et acteurs que le plus dur est de se contenter de lire d’une voix neutre, sans intonations ni effets. Et c’est justement dans cette économie extrême que la moindre fêlure devient visible. Un chroniqueur qui a analysé le film décrit ce paradoxe avec justesse : dans la flatteur même, on commence à percevoir des tremblements, des hésitations, des respirations. La méthode ne supprime pas l’émotion, elle la débarrasse de tout ce qui pourrait la maquiller ou la forcer.

Le montage du film a d’ailleurs exploité cette tension entre lecture neutre et vérité affleurante. Le monteur de Drive My Car a expliqué que certains raccords sonores servaient précisément à faire entendre les répétitions en arrière-plan pendant que Kafuku reste silencieux à l’image : Kafuku ne parlant pas beaucoup, quand la caméra le montre silencieux tout en laissant entendre les autres acteurs répéter en fond, ce sont eux qui parlent en son nom. Une façon supplémentaire de faire dialoguer la discipline de jeu imposée à l’écran avec la structure même du récit.

Ce qui rend cette méthode si singulière, c’est qu’elle refuse le raccourci habituel du cinéma, où l’émotion se joue et se montre dès la première prise. Hamaguchi préfère l’attente, la répétition, le vide apparent, quitte à demander à ses interprètes une discipline presque monacale avant de leur laisser, enfin, le droit de sentir ce qu’ils disent.

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