Vingt-sept millions de dollars promis à Columbia. Cinquante et un millions réellement engloutis dans le désert marocain. Quatorze millions récupérés au box-office mondial. Cette équation impossible porte un nom : Ishtar, la comédie de 1987 qui a transformé Warren Beatty et Dustin Hoffman en punchlines vivantes et qui, près de quarante ans plus tard, reste le symbole absolu du naufrage hollywoodien.
À retenir
- Un budget initial déjà pharaonique gonflé par le tournage au Maroc et les salaires des vedettes
- Le nouveau patron de Columbia sabote activement la sortie du film avant même sa projection
- Une perte de 40 millions de dollars qui aurait influencé Coca-Cola à vendre le studio
Un projet ambitieux qui a explosé en plein vol
Tout commence par une bonne idée sur le papier. Elaine May, scénariste culte qui avait sauvé le script de Reds et de Tootsie sans être créditée, veut réaliser une version moderne des films de la route de Bob Hope et Bing Crosby. Ce n’est certainement pas la destination que May avait en tête quand elle a d’abord proposé à Beatty l’idée de faire une version moderne des classiques Road de Bob Hope et Bing Crosby. Beatty y croit tellement qu’il produit le film lui-même et convainc Dustin Hoffman de le rejoindre.
Le budget initial ? La planification budgétaire a engagé Columbia sur une enveloppe initiale de 27,5 millions de dollars en 1985, une somme conséquente pour une comédie à l’époque, dépassant la moyenne du secteur de 17 millions de dollars en 1987, avec 12,5 millions alloués d’entrée à May, Beatty et Hoffman pour leurs salaires et honoraires. presque la moitié de l’enveloppe part avant même le premier tour de manivelle. Le tournage en décors naturels au Maroc, avec le grand chef opérateur Vittorio Storaro derrière la caméra, va faire exploser le reste.
Le tournage en décors naturels au Maroc et à New York, sous la direction du chef opérateur Vittorio Storaro, a attiré l’attention des médias avant sa sortie pour des dépassements de coûts considérables s’ajoutant à un budget déjà somptueux, avec des rumeurs de conflits entre May, Beatty et Storaro. Résultat : la facture grimpe jusqu’à dépasser les cinquante et un millions de dollars, un montant qui, en 1987, relevait de la science-fiction pour une simple comédie. À titre de comparaison, c’est presque le triple du budget moyen d’un blockbuster de l’époque.
Un studio qui torpille son propre film
Le vrai coup de grâce ne vient pas des critiques. Il vient de l’intérieur. Un changement de direction chez Columbia Pictures pendant la post-production a également entraîné des difficultés professionnelles et personnelles qui ont compromis la sortie du film. Le nouveau patron du studio, David Puttnam, n’apprécie ni Beatty ni May et, selon plusieurs témoignages, laisse fuiter des informations défavorables dans la presse pendant des mois.
Bien qu’il n’y ait pas de preuve formelle, Beatty, Hoffman et May accusent Puttnam d’avoir alimenté des rumeurs négatives dans les médias, reprises par des émissions comme Entertainment Tonight, pendant des mois. La sortie, initialement prévue pour la période des fêtes de 1986, est repoussée au printemps 1987, ce qui ne fait qu’accréditer les rumeurs de catastrophe en coulisses. Le climat est tellement plombé que le film arrive en salles déjà considéré comme un désastre, avant même que le public n’ait pu se faire son propre avis.
La presse spécialisée, elle, n’a pas attendu pour dégainer. La critique en une demi-étoile de Roger Ebert a donné le ton à l’avalanche de mauvaise presse qui a suivi : « Ishtar is a truly dreadful film », a-t-il écrit, « A lifeless, massive, lumbering exercise in failed comedy ». Le film ouvre pourtant en tête du box-office américain avec un peu plus de quatre millions de dollars le premier week-end. Mais la chute est immédiate et brutale.
Quatorze millions de recettes, quarante millions de pertes
Le studio Columbia Pictures enregistre au final un budget compris entre 51 et 55 millions de dollars pour 14,4 millions de recettes domestiques et mondiales, soit une perte nette totale de 40,6 millions de dollars, estimée à 112 millions en tenant compte de l’inflation. Le film s’évapore des écrans en quelques semaines à peine. La carrière cinématographique de May en tant que réalisatrice s’en trouve pratiquement terminée, tandis que Hoffman et Beatty héritent d’un échec commercial retentissant.
Les conséquences dépassent même le cadre du film. L’échec du film aurait même contribué à la décision de Coca-Cola de se retirer du secteur du divertissement en vendant Columbia quatre mois après sa sortie. Une seule comédie, capable de faire plier une décision stratégique d’un géant du soda : voilà à quel point Ishtar a marqué son époque. Le nom du film devient d’ailleurs un adjectif dans le jargon hollywoodien. Le titre est longtemps resté un raccourci pour désigner un fiasco hollywoodien porté par les egos, au point que pendant son tournage, le « Waterworld » de Kevin Costner fut surnommé « Fishtar ».
La réhabilitation tardive, mais réelle
Columbia n’a jamais réussi à effacer Ishtar de sa mémoire, et pour cause : le film n’a cessé de resurgir comme référence absolue du bide cinématographique, cité aux côtés de Heaven’s Gate dans tous les classements du genre. À ce jour, la comédie d’aventure de 1987 d’Elaine May est considérée comme l’un des plus grands fiascos du box-office hollywoodien, rivalisé seulement par « Heaven’s Gate » de Michael Cimino et sa perte de 126 millions de dollars.
Mais le temps a fait son œuvre. Une nouvelle génération de cinéphiles et de critiques a redécouvert le film loin du tumulte médiatique de 1987. Oui, le film a fait un flop en rapportant 14,4 millions de dollars pour un budget de 51 millions, mais cela arrive quand son propre studio sabote sa sortie ; « Ishtar » méritait bien mieux, et c’est agréable de voir le public l’adopter près de quarante ans plus tard. Preuve que le procès en nullité fait à ce film tenait sans doute davantage à une guerre de coulisses qu’à la qualité réelle de la pellicule. La prochaine fois qu’un studio annonce un budget qui semble déjà trop serré pour ses ambitions, l’histoire d’Ishtar mérite d’être rappelée : parfois, ce n’est pas le film qui coule le studio, c’est le studio qui coule le film.
Sources : derekwinnert.com | slashfilm.com