Hollywood a une réalisatrice dont le dernier long-métrage date de 1987 : son travail figure encore dans des films à succès sans que son nom apparaisse

Un nom qui ne figure sur aucune affiche depuis près de quarante ans, et pourtant une empreinte que des millions de spectateurs ont applaudie sans le savoir. Cette réalisatrice, c’est Elaine May, dont le dernier long-métrage à la mise en scène remonte à 1987. Son travail continue pourtant de circuler dans des films devenus cultes, glissé discrètement dans des scripts qu’elle a réécrits sans jamais apparaître au générique.

À retenir

  • Une réalisatrice dont la carrière s’est arrêtée net après un désastre financier reste l’une des créatrices les plus influentes de Hollywood
  • Elle a secrètement réécrit les plus grands succès du cinéma américain sans jamais être créditée
  • Son invisibilité professionnelle cache une influence tentaculaire qui a redéfini des classiques du cinéma

Ishtar, le flop qui a coûté une carrière de réalisatrice

Tout part d’un naufrage retentissant. Ishtar est un film américain d’aventure et de comédie écrit et réalisé par Elaine May, produit par Warren Beatty, qui partage l’affiche avec Dustin Hoffman. Sorti en salles en mai 1987, le film affiche un budget colossal pour l’époque et un box-office famélique en comparaison. Le budget s’élevait à 51 millions de dollars pour des recettes plafonnées à 14,4 millions. Un désastre financier qui a marqué durablement l’histoire hollywoodienne des flops.

Le tournage lui-même a viré au chaos. Selon plusieurs récits de l’époque, Coca-Cola, alors actionnaire principal du studio Columbia, a exigé que les extérieurs soient tournés au Maroc pour des arrangements financiers personnels, faisant rapidement grimper le budget car les équipes locales n’étaient pas habituées aux grosses productions hollywoodiennes. Résultat ? Une production sous tension permanente, où les confrontations entre la réalisatrice et l’équipe technique se sont multipliées. Le film a même valu à Elaine May une place peu enviable dans l’histoire du cinéma : elle fait partie des trois seules femmes à avoir remporté le Razzie Award de la pire réalisatrice, un prix qu’elle a partagé pour Ishtar avec Norman Mailer pour Tough Guys Don’t Dance.

Depuis, plus rien derrière la caméra. Elle n’a plus réalisé aucun film depuis l’échec cuisant d’Ishtar au box-office. Une éternité de silence pour celle qui avait pourtant révolutionné la comédie américaine avec Mike Nichols dans les années 1960, avant de passer derrière la caméra pour des œuvres aujourd’hui redécouvertes comme Mikey and Nicky.

La réécriture fantôme derrière les plus grands succès

Le paradoxe, c’est que sa plume n’a jamais cessé de tourner. Pendant que sa carrière de réalisatrice s’effondrait, Elaine May est devenue l’une des script doctors les plus recherchées et les plus discrètes de Hollywood, intervenant en coulisses sur des films que tout le monde connaît sans jamais toucher un crédit officiel.

L’exemple le plus frappant reste Tootsie, la comédie culte de Sydney Pollack avec Dustin Hoffman. Elle a fait des réécritures non créditées sur le film, et Hoffman a lui-même raconté qu’elle avait sauvé le projet : six semaines avant le tournage, il n’y avait ni personnage joué par Bill Murray, ni celui de Teri Garr, elle les a créés de toutes pièces. Elle a également façonné d’autres rôles marquants du film : elle a créé le personnage de Dabney Coleman et celui incarné par Jessica Lange. Pour un film aujourd’hui considéré comme un classique absolu de la comédie américaine, l’apport reste largement méconnu du grand public.

Reds, le film de Warren Beatty sur la révolution russe, doit lui aussi beaucoup à May. Elle a réalisé une réécriture majeure non créditée du scénario, un film qui a ensuite remporté trois Oscars, plusieurs nominations, un succès critique et des records au box-office. Le geste de Beatty lors de la cérémonie des Oscars en dit long sur cette reconnaissance officieuse : bien qu’elle n’ait aucun crédit officiel sur le film, Elaine May a été la toute première personne mentionnée par Beatty, juste après ses partenaires Diane Keaton et Jack Nicholson, dans son discours de remerciement.

Sa liste de contributions fantômes ne s’arrête pas là. On la retrouve aussi du côté d’un classique familial des années 1980. Elle a travaillé comme script doctor non créditée sur Labyrinth, sorti en 1986. Et l’influence se prolonge même après le désastre d’Ishtar : elle aurait également œuvré en coulisses comme script doctor non créditée pour Warren Beatty sur Dick Tracy en 1990. De quoi transformer une carrière brisée en devant de la scène en une influence tentaculaire, tapie dans l’ombre de dizaines de comédies et de blockbusters.

Une reconversion réussie, loin des plateaux

Passé le traumatisme d’Ishtar, Elaine May n’a pas totalement disparu des radars créatifs. Elle a fini par retrouver une place au grand jour, mais cette fois côté scénario crédité, grâce notamment à son ancien complice de duo comique Mike Nichols. Elle a signé le scénario de The Birdcage en 1996, puis celui de Primary Colors deux ans plus tard, qui lui a valu une nomination aux Oscars du meilleur scénario adapté. Deux succès qui prouvent que le studio hollywoodien avait toujours besoin de son talent d’écriture, même s’il préférait garder ses talents de metteuse en scène à distance.

Ce grand écart entre reconnaissance publique et influence souterraine résume assez bien le destin d’Elaine May. Une pionnière, seule femme réalisatrice membre de la Director’s Guild of America à son époque, reléguée au second plan derrière la caméra après un unique échec commercial, mais dont la patte créative continue d’irriguer des pans entiers de la comédie hollywoodienne. Un comble pour une industrie qui aime pourtant se vanter de récompenser le talent visible : ici, c’est justement l’invisibilité qui a fini par devenir la signature la plus durable de toute une carrière.

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