Cent vingt-sept. C’est le nombre de fois où Shelley Duvall a dû reculer dans un escalier, batte de baseball à la main, le visage déformé par la terreur, face à un Jack Nicholson hurlant de rage. Une scène de quelques secondes à l’écran, devenue le symbole absolu du perfectionnisme obsessionnel de Stanley Kubrick sur le tournage de Shining, en 1980. Le Guinness des records l’a même inscrite comme la scène de dialogue la plus retournée de l’histoire du cinéma.
À retenir
- Un nombre record resté flou : pourquoi le chiffre de 127 prises n’a jamais été vérifié par Kubrick lui-même
- L’absence de directive : la méthode d’isolement de Kubrick pendant le tournage
- Les versions qui se contredisent : quand l’équipe technique remet en question la légende
Une scène, 127 prises : le chiffre qui a brisé une actrice
La séquence en question se déroule dans l’escalier de l’hôtel Overlook. Wendy Torrance, terrifiée, recule marche après marche en brandissant une batte face à son mari devenu fou. Selon le livre Guinness des records, la scène où Wendy recule dans les escaliers en brandissant la batte de baseball a été tournée 127 fois, établissant un record pour le plus grand nombre de prises d’une seule scène. Un chiffre vertigineux, presque absurde, pour une action qui dure à peine une minute à l’écran.
Le tournage a laissé des traces physiques bien réelles. D’après plusieurs récits, l’actrice a commencé à perdre ses cheveux et a été confrontée à une crise d’angoisse durant le tournage, ses mains étant littéralement écorchées à force de serrer la batte pendant des heures. Duvall elle-même a raconté à quel point l’expérience avait été éprouvante : « Parce qu’on a filmé ça pendant environ trois semaines. Tous les jours. C’était très dur. » Et d’ajouter, à propos de son partenaire de jeu : « Jack était tellement bon, tellement flippant. »
Le tournage entier de Shining, pas seulement cette scène, a été un marathon éprouvant. Duvall a confié à Roger Ebert en 1980 que le rôle l’obligeait à pleurer douze heures par jour, cinq ou six jours par semaine, pendant neuf mois d’affilée. Neuf mois. L’équivalent d’une grossesse entière passée à hurler de terreur devant une caméra qui ne s’arrête jamais.
Le silence organisé : la méthode Kubrick entre chaque prise
Ce qui frappe dans les témoignages, ce n’est pas seulement le nombre de prises, mais le vide qui les entourait. Kubrick ne donnait presque aucune indication à Duvall entre les tentatives, la laissant recommencer encore et encore sans explication claire sur ce qui n’allait pas. Pire : le réalisateur serait allé jusqu’à demander au reste de l’équipe de ne pas exprimer de compassion envers Duvall pendant le tournage, l’isolant ainsi des besoins humains les plus élémentaires de communication.
Un producteur a par la suite raconté avoir vu l’actrice montrer des touffes de cheveux tombées de son crâne. Elle se sentait souvent physiquement malade sous la pression qu’elle subissait pour répondre aux exigences extrêmement précises de Kubrick. Pas d’encouragement, pas de mot rassurant entre deux prises. Juste le silence, et l’ordre de recommencer.
Vivian Kubrick, la propre fille du réalisateur, a d’ailleurs volé au secours de Duvall des années plus tard, dénonçant en 2016 l’exploitation dont l’actrice faisait l’objet dans une émission télévisée traitant de sa santé fragile. Elle avait qualifié la démarche d' »appallingly cruel », littéralement effroyablement cruelle. Une ironie amère, quand on sait à quel point son propre père avait poussé Duvall dans ses derniers retranchements des années auparavant.
127 ou 45 ? Le chiffre qui divise encore aujourd’hui
Voilà où l’histoire se complique. Le chiffre de 127 prises, devenu légende urbaine du cinéma, n’a jamais été confirmé par Kubrick lui-même. Interrogé sur le sujet, le réalisateur a donné une version bien différente : « Il a fallu du temps pour qu’elle y arrive, et une fois que c’était le cas, on ne tournait pas la scène trop de fois. Je crois qu’il y a eu cinq prises favorables à Shelley, et seules les deux dernières étaient vraiment bonnes. »
D’autres membres techniques de l’équipe contredisent frontalement le fameux record. Un membre de l’équipe aurait soumis les chiffres au Guinness en affirmant que la scène avait été tournée 127 fois, mais l’opérateur Steadicam Garrett Brown et le monteur assistant Gordon Stainforth affirment tous deux que c’est inexact, la scène ayant été tournée environ 35 à 45 fois. Un écart énorme, qui n’a pourtant jamais réussi à effacer le mythe des 127 prises, entré dans la culture populaire bien avant que quiconque ne vérifie les chiffres.
Autre nuance, tout aussi troublante : Duvall elle-même n’a jamais vraiment accusé Kubrick de cruauté gratuite. Dans un entretien avec l’assistant du réalisateur en 1979, elle affirmait au contraire : « Si ce n’avait pas été pour cette avalanche d’idées et ces confrontations, le résultat n’aurait pas été aussi bon. Au fond, on savait que c’était dans le but de sublimer la performance. Il n’y avait pas de rancune. » Une position qu’elle a maintenue jusqu’à la fin de sa vie, brouillant la frontière entre méthode artistique extrême et maltraitance pure et simple.
Il aura fallu attendre 2022 pour que les Razzie Awards, qui avaient ridiculement nommé Duvall pour la pire actrice l’année de la sortie de Shining, présentent officiellement leurs excuses et retirent cette nomination. Une reconnaissance tardive, arrivée deux ans avant la mort de l’actrice en juillet 2024, à l’âge de 75 ans, des suites de complications liées au diabète. Le mythe des 127 prises, lui, continue de circuler, preuve que certaines légendes de tournage survivent bien mieux à l’épreuve du temps que la vérité qu’elles sont censées raconter.
Sources : x.com | cheatsheet.com