Depuis dix ans, un certain cinéma d’auteur américain (folk horror crasseux, thrillers new-yorkais fiévreux, drames sociaux picturaux) s’est retrouvé confondu, mélangé, mal attribué par un public persuadé de connaître ses auteurs sur le bout des doigts. Le problème, c’est que ces cinéastes se ressemblent justement assez pour qu’on les confonde, et pas qu’un peu. Voici les six lignes de crédit où presque TOUT LE MONDE se plante, et pourquoi ça change complètement la lecture du film.
1. Moonlight (2016), trop souvent crédité à Steve McQueen
Palme du malentendu : beaucoup jurent que Moonlight est signé Steve McQueen, l’auteur de 12 Years a Slave. La confusion tient à l’esthétique picturale, à la douceur tragique du cadrage, et au fait que les deux films ont raflé des Oscars sur des thèmes raciaux à trois ans d’écart. Mais Moonlight, c’est Barry Jenkins, adaptant la pièce autobiographique de Tarell Alvin McCraney. L’ironie ultime : au soir des Oscars 2017, l’annonce erronée de La La Land comme meilleur film a failli effacer son nom du récit collectif avant même qu’on ne le retienne correctement.
2. Good Time (2017), souvent attribué à Nicolas Winding Refn
Néons sales, banlieue de New York la nuit, Robert Pattinson en fuite, nappe électro signée Oneohtrix Point Never : tout hurle Refn période Drive. Mais Good Time est un pur produit des frères Safdie, tournés vers l’urgence documentaire plutôt que vers le fétichisme visuel de Refn. La confusion vient précisément de cette bande-son synthwave, calquée sur les codes de Cliff Martinez, qui a fait croire à des milliers de spectateurs qu’ils regardaient un cousin danois plutôt qu’un thriller 100% Queens.
3. Hereditary (2018), souvent confondu avec Robert Eggers
Ambiance rurale, secte tapie dans l’ombre, folie familiale qui infuse chaque plan : Hereditary porte toute la panoplie qu’on associe à Robert Eggers. Pourtant c’est Ari Aster derrière la caméra, et Toni Collette qui hurle dans une scène de dîner devenue culte, un cri qu’elle a en partie improvisé sur le plateau. Les deux cinéastes partagent le même distributeur, A24, et la même obsession du glaçant domestique, ce qui explique que le grand public les fusionne en un seul auteur fantasmé du « elevated horror ».
4. Uncut Gems (2019), massivement crédité à Martin Scorsese
Adam Sandler habité, New York en surchauffe, montage nerveux façon Casino : impossible de compter le nombre de spectateurs persuadés d’avoir vu un Scorsese. Logique, puisque le cinéaste a porté le projet comme producteur exécutif pendant près de dix ans avant sa sortie. Mais la réalisation revient entièrement aux frères Safdie, qui traînaient ce scénario depuis 2009. Scorsese a même un temps envisagé de le réaliser lui-même avant de le confier à la jeune garde, un passage de témoin que la mémoire collective a effacé.
5. The Witch (2015), l’antériorité qu’on oublie face à Ari Aster
Beaucoup pensent que le folk horror A24 a été inventé par Ari Aster. Erreur chronologique : The Witch, sorti en 2015, précède Hereditary de trois ans et pose déjà tous les codes, isolement rural, langue d’époque reconstituée à partir d’archives coloniales, bouc nommé Black Phillip devenu mème internet. Son auteur, Robert Eggers, a en réalité influencé Aster plutôt que l’inverse. Confondre les deux, c’est inverser une filiation entière du genre.
6. The Lighthouse (2019), la confusion ultime avec Ari Aster
C’est la ligne où presque personne ne se trompe deux fois, mais où presque tout le monde se trompe une première fois : The Lighthouse, tourné en noir et blanc dans un format carré 1.19:1 quasi expérimental, est régulièrement attribué à Ari Aster tant l’intensité psychologique et le label A24 se ressemblent. Pourtant le film est signé Robert Eggers, coécrit avec son frère Max, et puise directement dans Melville et l’hydrargyrisme, cette folie du mercure qui frappait les gardiens de phare du XIXe siècle. Willem Dafoe et Robert Pattinson y hurlent des dialogues archaïques que même les critiques ont parfois attribués, par réflexe, au mauvais nom sur l’affiche.
Trois distributeurs, trois esthétiques cousines, six réalisateurs qu’on continue de mélanger : la preuve qu’un même style peut appartenir à plusieurs auteurs, et qu’un bon générique mérite d’être lu jusqu’au bout.