« Louis de Funès m’a tuée. » La phrase, Claude Gensac l’a prononcée en 2000, dans un entretien où elle revenait sur les années qui ont suivi la mort de son partenaire de toujours. « Louis de Funès m’a tuée », observait l’actrice en 2000 dans un entretien à propos de sa traversée du désert après la mort de son partenaire en 1983. Vingt ans de silence professionnel, ou presque, pour celle que tout le pays appelait affectueusement « la femme de De Funès ». Une identification si totale qu’elle a fini par devenir une prison.
Le paradoxe est cruel : c’est justement ce rôle qui l’a rendue célèbre qui a ensuite bloqué sa carrière. L’actrice Claude Gensac, qui a été dix fois l’épouse de Louis de Funès au cinéma et qui a tourné plus d’une centaine de films, est décédée à 89 ans dans son sommeil dans la nuit de lundi à mardi. Dix films, un même surnom qui la suit partout, une écriture au sein d’un duo comique si soudé que le public ne la voyait plus autrement. Résultat ? Les producteurs et réalisateurs, une fois De Funès disparu, ne savaient plus quoi faire d’elle.
À retenir
- Une comédienne de tragédie transformée malgré elle en simple faire-valoir comique
- Comment un surnom lancé à l’écran est devenu une étiquette indélébile
- La traversée du désert de vingt ans et la lente reconquête d’une actrice oubliée
Une comédienne de tragédie devenue « ma biche » malgré elle
Pourtant, rien ne prédestinait Claude Gensac à ce destin de faire-valoir comique. Née le 1er mars 1927 à Acy-en-Multien, elle se forme au Conservatoire national supérieur d’art dramatique de Paris, dont elle sort en 1947, et se tourne tout naturellement vers la tragédie. Racine, pas Molière. Le drame, pas le vaudeville. Un chemin classique, presque austère, pour une future icône de la comédie populaire française.
Le basculement se produit en 1953, presque par accident. Elle débute au cinéma dans un tout autre genre : la tragédie fait alors place à la comédie, et plus particulièrement musicale, quand Sacha Guitry lui offre son premier rôle sur grand écran dans La Vie d’un honnête homme, où elle joue une bonne aux côtés de Louis de Funès. Deux inconnus se croisent sur un plateau. Personne, à l’époque, n’imagine qu’ils tourneront ensemble une dizaine de films et deviendront, aux yeux du public, un couple aussi indissociable que Laurel et Hardy.
Le vrai déclic arrive en 1967, avec « Oscar ». C’est cette année-là qu’elle connaît son premier grand succès public avec Louis de Funès, incarnant pour la première fois la femme de son personnage. Un détail savoureux : ce n’est pas De Funès lui-même qui l’a choisie, mais sa propre épouse. Jeanne, la femme de Louis de Funès, propose Claude Gensac pour le rôle, voulant que son mari incarne des personnages au rang social élevé, ce qui nécessitait une actrice de distinction pour jouer l’épouse. Le duo cartonne, on le recycle. Ce duo comique fonctionne si bien qu’ils le reproduisent à neuf reprises, devenant un couple emblématique du cinéma français.
Quand le surnom devient une étiquette impossible à décoller
Le surnom « ma biche », lancé par De Funès à l’écran, colle à la peau de Claude Gensac bien au-delà des plateaux. Un tournage de « L’Aile ou la Cuisse » illustre à merveille ce piège : quand Claude Zidi doit intégrer Gensac au casting face à Coluche, il l’affuble volontairement de « grosses lunettes et d’une perruque (pour qu’on ne l’assimile pas immédiatement à « la femme de De Funès ») ». Même le réalisateur, en pleine préparation d’un film, ressent le besoin de la déguiser pour que le public oublie, l’espace d’un instant, à qui elle appartient dans l’imaginaire collectif.
Cette assignation permanente au rôle d’épouse comique a un revers douloureux : les directeurs de casting, eux, ne voient plus qu’une actrice associée à un seul homme, un seul emploi, un seul registre. La carrière de l’actrice est d’ailleurs souvent associée à ce rôle de l’épouse, de la « biche » de Louis de Funès. Pour une comédienne formée à la tragédie, passée par le grand répertoire, c’est une réduction presque insultante. Elle qui savait jouer Racine se retrouve cantonnée, dans l’esprit du public et des professionnels, à un unique costume.
1983 : le silence, puis la lente reconquête
La mort de Louis de Funès, en 1983, agit comme un couperet. Après la mort de De Funès, Gensac est rarement présente au cinéma, mais reste active comme actrice de théâtre. Le grand écran se referme presque intégralement pendant près de vingt ans. Elle raconte elle-même, dans son autobiographie parue en 2005, comment cette absence l’a plongée dans le doute. Dans « Ma biche… c’est vite dit ! », elle évoque sa carrière et sa relation avec Louis de Funès, expliquant comment sa disparition l’avait poussée dans une longue traversée du désert qu’elle avait fini par surmonter grâce à un retour sur les planches.
Le théâtre devient alors son refuge et sa revanche. Claude Gensac réussit à rebondir sur les planches, notamment sous la direction de Pierre Dux et de Raymond Aquaviva, renouant ainsi avec ses premières amours. C’est là, loin des caméras, qu’elle prouve qu’elle est bien davantage qu’un second rôle comique face à un géant du cinéma populaire.
Le retour au cinéma se fait au compte-gouttes, mais il arrive. En 2001, elle revient au cinéma dans la version française d’Absolutely Fabulous, son premier rôle au cinéma depuis 1983. Dix-huit ans d’absence quasi totale des plateaux de tournage, pour une actrice qui n’avait pourtant jamais cessé de travailler ailleurs. La reconnaissance critique, elle, met encore plus longtemps à venir : il faut attendre 2015 pour qu’elle décroche une nomination aux César. Gensac est la plus âgée nominée à ce jour dans la catégorie César de la meilleure actrice dans un second rôle, nommée en 2015 pour son rôle de Marthe dans le film Lulu femme nue. Elle avait alors 88 ans.
Ce qui frappe, avec le recul, c’est la longévité de cette femme qui a refusé de disparaître avec l’ombre de son partenaire le plus célèbre. Jusqu’à sa mort en 2016, elle enchaîne encore les tournages : elle était récemment à l’affiche d’Elle s’en va d’Emmanuelle Bercot (2013), avec Catherine Deneuve, de Lulu femme nue de Solveig Anspach (2013), ainsi que de Baden Baden de Rachel Lang en 2016. Son fils confiera d’ailleurs qu’« elle a tourné jusqu’au bout ». Preuve qu’une étiquette, aussi tenace soit-elle, ne dit jamais tout d’une carrière ni d’une vie.
Sources : lejdd.fr | allocine.fr