Trois jours de liquidation, 273 lots, un warehouse de plus de 6 000 mètres carrés vidé pièce par pièce. Le 30 août 2026, la vente aux enchères qui a scellé la fermeture de Tippett Studio à Berkeley s’est achevée, mettant un point final à quarante ans d’histoire des effets spéciaux hollywoodiens. Mais contrairement à ce qu’on pourrait croire d’un animateur qui a débuté sur le tournage de Star Wars dans les années 1970, ce n’est pas l’âge qui a poussé Phil Tippett vers la sortie. C’est l’argent, ou plutôt son absence.
À retenir
- Une liquidation massive de 273 lots en trois jours : quel secret se cache derrière cette vente éclair ?
- Les deux Oscars restent chez Phil Tippett — une décision qui révèle bien plus que de la sentimentalité
- Phil Tippett jure qu’il ne prend pas sa retraite — alors que prépare vraiment le légendaire animateur ?
Une faillite qui couvait depuis deux ans
En mars 2024, Tippett Studio a été racheté par le studio indien PhantomFX, puis a déposé le bilan sous le régime du Chapitre 11 le 1er mai 2024. Le mécanisme est classique dans le milieu des effets visuels, secteur miné depuis plusieurs années par la contraction des budgets et la concurrence des sous-traitants internationaux. Tippett Studio avait conclu un accord en 2024 pour céder une participation majoritaire à PhantomFX, avant de déposer une demande de protection au titre du Chapitre 11 en mai. Un plan de réorganisation a été confirmé en avril 2025, et PhantomFX a annoncé avoir finalisé son acquisition de Tippett Studio en juillet de cette même année. la structure juridique du studio a survécu un temps sous perfusion, avant que la liquidation physique ne devienne inévitable.
Le studio, fondé en 1984, portait un nom bien plus grand que ses seuls locaux. Phil Tippett a cofondé Tippett Studio en 1984 avec sa femme, Jules Roman. Depuis, la structure a accompagné certains des plus gros blockbusters du cinéma américain, tout en gardant une identité artisanale, presque familiale, dans un secteur pourtant dominé par les géants du numérique.
Le tri douloureux, sauf pour les deux Oscars
Sur place, à Berkeley, les 28, 29 et 30 août, la foule ne s’est pas fait attendre. Des fans de certains des films les plus emblématiques d’Hollywood ont fait la queue devant le studio de Phil Tippett vendredi, dans l’espoir de rapporter un morceau d’histoire du cinéma. Normal : l’entrepôt de 6 200 pieds carrés était absolument rempli de props de films, de modèles, de prototypes, de mémorabilia, d’éphéméras, d’équipement de production, d’équipement de modélisme, d’outils d’atelier, de caméras, d’objectifs, d’équipement de stop-motion et de matériel de motion capture.
Parmi les pièces les plus recherchées, des modèles utilisés pour la séquence de holochess en stop-motion dans « Star Wars » et un modèle d’AT-AT Imperial Walker issu de « L’Empire contre-attaque », créé lorsque Tippett dirigeait l’animation à Industrial Light and Magic. Une exception de taille a toutefois été maintenue : les Oscars remportés par Tippett pour « Le Retour du Jedi » et le « Jurassic Park » original ont été gardés, comme il l’a confirmé au média local Berkeleyside. Une décision qui en dit long sur l’attachement personnel à ces deux statuettes, au milieu d’un inventaire vendu presque sans distinction, costumes, caméras, modèles réduits, jusqu’aux outils d’atelier eux-mêmes.
Le geste n’a rien d’anodin pour l’animateur. Selon ses propres mots, « beaucoup de décisions douloureuses ont été prises » avant la fermeture et la vente du studio. Et le regret transparaît aussi dans le détail : Tippett a dit avoir des sentiments mitigés à l’idée de se séparer de certains objets, ressentant parfois « un petit pincement de regret », mais expliquant qu’il n’avait plus de place pour tout garder et qu’il n’aimait pas conserver son matériel de travail chez lui. Une raison presque banale, loin du mythe de l’artiste vieillissant qui raccroche par lassitude.
Pas une retraite, malgré les apparences
Voilà le point qui mérite d’être précisé, car plusieurs titres de presse ont raccourci l’histoire en parlant de « retraite ». Interrogé directement sur la question, Tippett a tenu à corriger le tir. Malgré la vente, Tippett affirme qu’il n’a pas l’intention de prendre sa retraite, déclarant à CBS News : « Je mourrai avec mon épée à la main… nous avons eu un parcours de presque 40 ans. C’était une belle aventure ». Une posture de guerrier, presque, qui tranche avec l’image d’un homme évincé par le poids des années.
Le studio, lui, continuait pourtant de tourner jusqu’au bout. Après avoir complété des travaux de stop-motion sur « Alien: Romulus », Phil devait diriger son studio en tant que réalisateur et scénariste du long-métrage en stop-motion « Sentinel ». Ce projet personnel, resté en suspens, illustre bien le paradoxe : l’artiste reste créatif, mais la structure qui portait son nom n’a plus les moyens de le suivre. Le dernier travail du studio a porté sur une nouvelle série Twilight Zone, tandis que sur grand écran, l’influence de l’animateur se retrouve dans « The Mandalorian and Grogu », sorti plus tôt cette année.
Un héritage qui dépasse les murs de Berkeley
Ce qui frappe, en regardant le CV de Tippett, c’est la variété des mondes qu’il a façonnés avec les mains. Après avoir travaillé sur le premier « Star Wars », Tippett a contribué au développement du go-motion, une évolution du stop-motion intégrant le flou de mouvement. Le moment sans doute le plus marquant de sa carrière, celui pour lequel il restera le plus souvent cité, est venu avec « Jurassic Park », où il avait été initialement engagé pour développer des marionnettes de dinosaures en stop-motion avant que la production ne bascule vers l’imagerie numérique. Cette bascule, il l’a négociée avec un flair rare : son savoir-faire physique est devenu la base théorique de l’animation par ordinateur telle qu’on la connaît aujourd’hui.
La suite de sa filmographie ne dépareille pas : le studio a ensuite travaillé sur des films comme « Starship Troopers », les films « Matrix », « Hellboy » et la saga « Twilight », sans compter Bicentennial Man, et plus récemment Star Wars: Skeleton Crew et Black Adam, séparément de son fondateur. Un studio qui, en 42 ans, a traversé toutes les révolutions techniques du cinéma sans jamais renier ses racines artisanales, jusqu’à ce que la mécanique financière du secteur, elle, finisse par avoir le dernier mot sur les murs de Berkeley.
Sources : thewrap.com | cbsnews.com