Une seule tache de couleur dans trois heures et quinze minutes de noir et blanc : un manteau rouge, porté par une fillette d’environ trois ans. La Liste de Schindler, sorti en 1993, doit à ce détail l’une de ses images les plus citées, et sa signification tient en un mot, la responsabilité. Oskar Schindler la regarde disparaître, et quelque chose se fissure en lui.
- Un manteau rouge unique apparaît dans le noir et blanc du film de 1993.
- La fillette disparaît sous un lit, puis reparaît sur une charrette de corps exhumés.
- Schindler reconnaît le manteau, et ce détail transforme son rapport aux victimes.
Une scène, deux apparitions
La séquence se situe pendant la liquidation du ghetto de Cracovie, en mars 1943. Schindler, à cheval sur une colline, observe les soldats allemands vider les rues. Dans la foule des habitants qui fuient, une petite fille avance seule, sans que personne ne l’arrête.
Elle se faufile entre les troupes, longe un escalier et se glisse sous un lit dans un immeuble. Le spectateur la perd de vue. Schindler aussi.
Le rouge revient bien plus tard, et c’est là que la scène frappe le plus fort. Parmi les corps exhumés pour être brûlés, après la fermeture du ghetto, un petit manteau rouge apparaît sur une charrette. Schindler le reconnaît.
Le procédé est d’une économie rare : aucun dialogue, aucune explication, une simple couleur qui reparaît au milieu du gris. Spielberg a confié avoir voulu une image que le spectateur ne puisse pas ignorer, comme l’histoire elle-même, que le monde avait choisi de ne pas regarder.
Ce que le rouge dit vraiment
La lecture la plus répandue fait de la fillette le déclencheur moral du personnage. Jusque-là, Schindler est un industriel membre du parti nazi, venu à Cracovie pour faire fortune avec une usine de casseroles émaillées, qui emploie des Juifs parce qu’ils coûtent moins cher. La vision du manteau change sa perspective : le chiffre devient un visage.
Le rouge signale aussi ce que les autres refusent de voir. Les soldats passent à côté de l’enfant sans réagir, et l’indifférence est précisément ce que le film cherche à désigner. Spielberg l’a lui-même décrit comme le symbole de ceux qui savaient et n’ont rien fait, y compris les gouvernements alliés qui disposaient d’informations sur les camps.
Une autre piste, plus discrète, renvoie à la flamme. Le film s’ouvre sur des bougies de shabbat dont la fumée se fond dans le noir et blanc, et la couleur de la flamme y apparaît brièvement avant de s’éteindre. Le rouge de la fillette répond à cette ouverture, et la dernière scène, tournée en couleurs à Jérusalem, referme la boucle.
Trois heures de gris, puis le présent.
Le choix du noir et blanc et son prix
Spielberg a tourné le film en noir et blanc avec le chef opérateur Janusz Kamiński, qui s’est inspiré des photographies d’archives et du cinéma expressionniste allemand. Le tournage s’est déroulé en 1993 à Cracovie, dans les lieux mêmes de l’histoire, en soixante-douze jours. Le réalisateur a admis que le rapport émotionnel au sujet lui interdisait la couleur : elle aurait donné, selon lui, un aspect trop séduisant à des images censées rester brutes.
Le studio a d’abord été inquiet. Universal craignait un film long, en noir et blanc et sur un sujet difficile, et le budget a été fixé à 22 millions de dollars. Spielberg a renoncé à son salaire, estimant que l’argent issu du film serait indécent, et a financé la création de la Survivors of the Shoah Visual History Foundation avec ses bénéfices.
Le pari a été payant. Le film a rapporté plus de 320 millions de dollars dans le monde et a décroché sept Oscars en 1994, dont celui du meilleur film et du meilleur réalisateur, le premier de Spielberg.
La petite fille derrière le manteau
L’enfant est incarnée par Oliwia Dąbrowska, alors âgée de trois ans. Elle a raconté plus tard que ses parents lui avaient interdit de voir le film, et qu’elle l’avait regardé en cachette à onze ans, en le jugeant traumatisant. Elle a ensuite dit avoir regretté de n’avoir pas compris plus tôt ce qu’elle jouait, avant de s’en réconcilier à l’âge adulte.
Le personnage s’inspire d’une personne réelle, Roma Ligocka, survivante du ghetto de Cracovie, qui portait un manteau rouge dans son enfance. Elle a raconté ce souvenir dans un livre, La Fille au manteau rouge, publié en 2001. Elle n’a pas apprécié d’abord la façon dont son histoire avait été utilisée, avant de dire qu’elle comprenait la portée symbolique de l’image.
Le film a été restauré en 4K pour son trentième anniversaire en 2023, et il est ressorti en salles en France à cette occasion, avec le manteau rouge toujours aussi saisissant sur grand écran.
À Cracovie, une plaque et un parcours de visite dans l’ancienne usine Schindler, devenue musée, rappellent le tournage, et chaque année des visiteurs viennent y chercher la rue où la fillette a traversé le ghetto.