Quatre ans après avoir posé son casque d’acousticien obsessionnel, Pierre Niney confie volontiers que ce rôle l’a marqué au-delà du tournage. Rediffusé sur France 2 le dimanche 6 septembre dernier, Boîte noire reste dans les mémoires comme l’un des tournages les plus exigeants de la carrière de l’acteur, un thriller où l’oreille devient l’organe principal de l’enquête et où le silence pèse autant que le bruit.
À retenir
- Pourquoi le casque d’écoute de Boîte noire a-t-il affecté Pierre Niney bien au-delà du tournage ?
- Comment l’acteur s’est immergé pendant des semaines auprès des enquêteurs du BEA
- Ce que la fermeture des yeux pour mieux entendre a révélé sur le métier d’expert en acoustique
Un tournage solitaire qui l’a « lessivé »
Dans le film de Yann Gozlan, Pierre Niney incarne Mathieu Vasseur, un jeune technicien du Bureau d’enquêtes et d’analyses propulsé enquêteur en chef après la disparition d’un vol Dubaï-Paris au-dessus des Alpes. Un rôle habité, au sens propre, puisque l’acteur a lui-même reconnu avoir payé le prix de cette immersion totale. Il s’agissait chez son personnage d’une nervosité obsessionnelle assez lourde à porter, sur un tournage très solitaire où, en-dehors de ses partenaires André Dussollier et Lou de Laâge, il se retrouvait souvent seul face à lui-même ou à des personnages hostiles, durant trois mois passés dans la même bulle d’intensité.
Trois mois. C’est le temps qu’il a fallu pour tenir cette tension permanente, sans réel répit entre les prises. L’acteur reconnaît en être sorti plus lessivé que de bien d’autres films, tout en assurant qu’il recommencerait sans hésiter tant ce stress et cette fatigue se sont révélés indispensables au personnage. Un aveu rare, qui tranche avec l’image lisse du comédien césarisé habitué aux plateaux les plus courus du cinéma français. Ce n’est pas un hasard si, quatre ans plus tard, le souvenir de cette expérience ressurgit dès qu’on évoque le film : rester dans la tête obsessionnelle d’un personnage pendant des semaines, ça ne s’efface pas comme ça.
Une immersion totale au Bureau d’enquêtes et d’analyses
Pour incarner ce technicien du son capable de déceler le moindre indice dans un enregistrement dégradé, Niney n’a pas voulu se contenter du scénario. Il a côtoyé plusieurs semaines des agents du BEA, expliquant avoir fini par trouver un enquêteur au profil similaire à celui de Mathieu, qu’il a suivi et interrogé comme dans un travail journalistique, avant de lui demander l’autorisation de le filmer pour s’inspirer de ses gestes. Une méthode d’acteur presque documentaire, qui explique la justesse troublante de ses postures face aux écrans de données abstraites.
Sur place, l’acteur a été frappé par une gestuelle bien particulière, propre à ce métier de l’ombre que le grand public connaît à peine. Il a demandé à filmer l’un des ingénieurs de façon à reproduire ses gestes et ses attitudes, expliquant qu’on est en immersion dans ce métier où les experts ferment parfois les yeux pour entendre la précision d’un détail. Cette fermeture des yeux, ce repli sur l’ouïe seule pour capter un souffle ou un murmure suspect dans une conversation de cockpit, est devenue la signature visuelle du personnage à l’écran, et sans doute aussi ce qui a le plus travaillé l’acteur en dehors des heures de tournage.
Le son, un personnage à part entière
Techniquement, le pari du film reposait sur un dispositif redoutable : faire ressentir au spectateur la même fatigue auditive que le héros, plongé des heures durant dans des grésillements de CVR (l’enregistreur de conversations de cockpit). Le chef monteur son du film décrit un travail éprouvant, y compris pour l’équipe technique elle-même. Il évoque une fatigue importante liée au travail sur le CVR, avec la sensation crevante d’avoir entendu des grésillements pendant des heures, pendant qu’un logiciel simulant un moteur d’avion tournait en permanence en arrière-plan.
Sur le plateau, Niney et sa partenaire Lou de Laâge passaient eux-mêmes un temps considérable coiffés d’un casque, coupés du monde extérieur. Leurs deux personnages passent en effet beaucoup de temps avec des casques, les yeux fermés à écouter pour essayer de comprendre les sons. Répéter ce geste, cette concentration extrême sur des fréquences dégradées à dessein pour brouiller les pistes, des heures durant, pendant des semaines : difficile d’en sortir totalement indemne une fois le clap de fin donné. On comprend mieux, avec le recul, pourquoi l’acteur évoque encore aujourd’hui une forme de saturation sensorielle liée à ce rôle, tant l’exercice consistait précisément à ne jamais relâcher son attention auditive.
Un film césarisé qui continue sa vie à la télévision
Sorti en salles le 8 septembre 2021, Boîte noire a connu une belle carrière critique et publique, récompensé notamment par le César du meilleur scénario original. Cinq ans plus tard, le thriller continue de trouver son public au fil des rediffusions, preuve que cette plongée dans les coulisses méconnues du BEA n’a rien perdu de son efficacité. Yann Gozlan, fin connaisseur de l’aviation civile, avait voulu un cadre aussi rigoureux que spectaculaire : les décors du Bourget, le matériel d’écoute et jusqu’au vocabulaire des enquêteurs avaient été reconstitués avec un souci de précision rare pour un thriller grand public.
Ce qui frappe, en réécoutant les confidences de l’acteur quatre ans après le tournage, c’est la façon dont un rôle purement sonore a fini par déborder du cadre de la fiction. Niney n’est pas le premier comédien à raconter avoir eu du mal à « redescendre » après un tournage intense, mais rares sont ceux qui pointent aussi précisément un sens, l’ouïe, comme vecteur de cette fatigue résiduelle. Une note qui donne presque envie de revoir le film différemment : moins comme un thriller aérien classique que comme une expérience sensorielle éprouvante, autant pour le personnage que pour l’acteur qui lui a prêté ses oreilles.
Sources : bullesdeculture.com | franceinfo.fr