Un chiffre s’affiche fièrement dans la presse spécialisée le mercredi soir : « 47 000 entrées le premier jour ». Mais une bonne partie de ce total a été engrangée la veille, parfois même deux semaines plus tôt, lors de séances spéciales baptisées avant-premières. Le lecteur pressé, lui, retient une chose : un score, un jour, une performance. La réalité est nettement plus alambiquée, et elle explique pourquoi tant de spectateurs se sentent trompés en découvrant la mécanique.
À retenir
- Les avant-premières comptabilisées au score du mercredi peuvent représenter plusieurs fois plus d’entrées que la journée officielle de sortie
- Un film sur six a généré plus de spectateurs en avant-premières qu’au jour J réel, selon les exemples récents
- Le CNC a dû légiférer pour encadrer une pratique devenue incontrôlable et inéquitable entre distributeurs
Une avant-première, c’est quoi au juste ?
En France, la sortie nationale d’un film est fixée au mercredi, une règle que le jour de sortie nationale des films est fixé au mercredi depuis des décennies. Mais rien n’empêche un distributeur d’organiser des projections avant cette date officielle, dans certaines salles, parfois en présence de l’équipe du film. Ces séances, comptabilisées à part sous le sigle AP ou AVP, sont ensuite additionnées au score du mercredi pour donner le fameux « total premier jour » que tout le monde cite.
Le problème, c’est que ces avant-premières ne se limitent pas à un mardi soir isolé. Elles peuvent s’étaler sur plusieurs jours, voire plusieurs semaines avant la sortie, dans des dizaines voire des centaines de salles simultanément. Le CNC et la Médiatrice du Cinéma ont eux-mêmes pointé le problème dans une recommandation officielle : le caractère événementiel et exceptionnel d’une avant-première n’est plus identifié par le public, ce qui perturbe la bonne exposition de l’ensemble des films. l’institution qui régule le cinéma français reconnaît elle-même que la pratique a dérapé au point de fausser la lecture des résultats.
Quand l’avant-première pèse plus lourd que le vrai mercredi
Les exemples récents donnent le vertige. Prenez Ceux qui comptent avec Pierre Lottin : 22 000 entrées au compteur 1er jour, et près de 36 000 avec les avant-premières. Soit 14 000 spectateurs venus voir le film avant même sa sortie officielle, quasiment autant que le score du mercredi lui-même.
Encore plus spectaculaire, le film jeunesse Ozi la voix de la forêt : à peine 7 200 entrées 1er jour, mais plus de 41 000 sur ses avant-premières. Ici, l’avant-première ne complète pas le score du mercredi, elle l’écrase littéralement. Six fois plus de spectateurs ont vu le film avant sa date de sortie qu’au jour J. Présenter ce total comme un « démarrage du mercredi » relève presque de l’abus de langage.
Autre cas révélateur, celui de De la Comédie-Française avec Bertrand Usclat : le film dépasse les 92 000 tickets en ajoutant les entrées de ses nombreuses avant-premières à ses 47 000 entrées 1er jour. Là encore, l’avant-première fait plus que doubler le score réel de la journée de sortie. Et ce n’est pas propre aux petites productions : Le Deuxième Acte de Quentin Dupieux avait réalisé 29 000 entrées, et 40 000 en avant-premières, notamment grâce à l’ouverture du Festival de Cannes retransmise dans les salles. Un événement exceptionnel (la cérémonie cannoise) venu gonfler artificiellement des chiffres présentés comme un simple démarrage de film.
Même les comédies familiales n’échappent pas au phénomène : Nous, les Leroy avait démarré à 29 000 entrées, 46 000 avec avant-premières, pour un cumul final de plus de 560 000 tickets. Dans tous ces cas, la presse titre sur le total combiné. Pas malhonnête en soi, mais rarement expliqué au lecteur lambda qui imagine, légitimement, une seule séance un seul soir.
Pourquoi le CNC a fini par légiférer
Face à cette inflation généralisée des scores, le Comité de concertation distributeurs/exploitants a fini par publier des recommandations concrètes. Trois règles principales encadrent désormais la pratique : les avant-premières doivent être annoncées suffisamment tôt, limitées en nombre de séances par salle, et jamais programmées le samedi. Précisément, l’organisation des avant-premières doit être limitée à une séance ou un créneau horaire par établissement, annoncée au moins deux semaines à l’avance, et ne devrait pas être organisée le samedi.
L’objectif affiché est clair : éviter que ces séances ne deviennent une sortie déguisée, capable de cannibaliser la fréquentation des salles concurrentes le même week-end. Car un distributeur qui multiplie les avant-premières sur dix jours ne fait pas seulement gonfler son propre score : il capte aussi un public qui, sans cela, serait peut-être allé voir un autre film sorti la même semaine. Le CNC parle sobrement de « bonne exposition de l’ensemble des films » — en clair, une question d’équité entre distributeurs, pas seulement de transparence envers le public.
Reste que la mesure ne change rien à la présentation médiatique des chiffres. Les sites spécialisés continuent, à raison d’ailleurs, à publier le total « AP comprises » car il reflète l’argent réellement généré par le film. Le vrai enjeu n’est pas de cacher ces entrées, mais de préciser systématiquement leur origine. La prochaine fois qu’un « carton du mercredi » s’affiche dans votre fil d’actualité, un réflexe simple : chercher la mention « dont X entrées en AVP ». Elle est presque toujours nichée entre parenthèses, juste après le chiffre qui, lui, fait les gros titres.
Sources : boxofficepro.fr | boxofficepro.fr