Les détracteurs répètent depuis vingt ans que 70 % de la planète est recouverte d’eau : ceux qui défendent Shyamalan répondent en pointant un seul détail du dernier quart d’heure

Vingt-trois ans après sa sortie, Signes continue d’alimenter la même dispute de comptoir cinéphile. D’un côté, les sceptiques répètent inlassablement leur argument massue : comment des extraterrestres capables de voyager entre les étoiles peuvent-ils débarquer sur une planète recouverte à 70 % d’eau, sachant que ce liquide leur est mortel ? De l’autre, les défenseurs du film de M. Night Shyamalan renvoient systématiquement vers un détail précis du dernier quart d’heure, celui qui, selon eux, change totalement la lecture de l’histoire.

Le grief est vieux comme le film lui-même. Sorti en 2002 avec Mel Gibson et Joaquin Phoenix, Signes raconte l’invasion extraterrestre vécue depuis une ferme de Pennsylvanie, à hauteur d’une seule famille. Le twist final, où l’on découvre que l’eau est toxique pour les envahisseurs, est unanimement considéré comme la signature du film. Mais c’est aussi, pour beaucoup, son talon d’Achille. Un article de SlashFilm résume parfaitement le problème en s’interrogeant : « should the intruders not have considered such an issue when visiting a planet that’s over 70% water? » Les spectateurs français ne sont pas en reste sur ce point, comme en témoignent les critiques accumulées sur les plateformes spécialisées, où l’on retrouve régulièrement cette même remarque sur « les aliens attaquent la Terre mais ces mêmes aliens sont allergique à l’eau (sur une planète qui en est recouverte à 70% ça l’a fou mal ! »

À retenir

  • Une critique qui revient depuis 23 ans : les aliens seraient suicidaires d’attaquer une planète liquide
  • Les défenseurs pointent un mécanisme narratif oublié pendant deux heures que Shyamalan aurait minutieusement construit
  • Et si ces créatures n’étaient pas des extraterrestres, mais quelque chose de bien plus symbolique ?

Une incohérence qui frise l’absurde pour certains

Le problème ne s’arrête pas à la simple statistique. Des spectateurs ont poussé le raisonnement jusqu’à l’absurde en soulignant que même la rosée matinale sur un champ de maïs, ou la pluie qui tombe régulièrement sur les 30 % de terres émergées, aurait dû suffire à décimer l’espèce avant même le début de l’invasion. Une critique publiée sur AlloCiné va jusqu’à imaginer la scène du point de vue des envahisseurs, en pointant qu’un chef d’État extraterrestre proposant d’attaquer une planète à 70 % composée d’un poison mortel, alors que ce même poison « tombe littéralement du ciel de temps en temps », relèverait presque du sabotage stratégique.

D’autres sites américains ont exploré la question sous l’angle de la logique scientifique pure. Looper rappelle ainsi qu’il existe une hypothèse de sauvetage : ces créatures capables de voyager entre les systèmes solaires n’auraient peut-être jamais croisé la moindre goutte d’eau au cours de leurs pérégrinations, l’élément étant « entirely possible the invading aliens had never come across it in their travels », l’eau liquide restant « exceedingly scarce in our own solar system, and is presumably just as scarce in the cosmos at large ». Une explication ingénieuse, mais qui n’a jamais totalement convaincu les plus critiques, pour qui cela reste, comme le résume Looper, « a glaring plot hole in the otherwise fantastic Signs ».

Le fameux détail du dernier quart d’heure

Voilà où les défenseurs du film reprennent la main. Leur argument ne porte pas sur la vraisemblance scientifique des extraterrestres, mais sur la construction narrative méticuleuse de tout le dernier acte. Tout au long du métrage, Shyamalan sème des indices apparemment anodins : la petite Bo qui laisse des verres d’eau à moitié bus dans toute la maison, le frère Merrill ancien joueur de baseball incapable de réussir un swing, le fils Morgan asthmatique qui traîne ses inhalateurs partout. Ces trois détails, jugés insignifiants pendant près de deux heures, se réactivent tous simultanément dans la scène finale.

C’est précisément ce mécanisme que Screen Rant met en avant en soulignant que « l’ending comes together, arranging all the clues Shyamalan laid out for a thrilling and thoughtful ending ». Pour les défenseurs du film, l’incohérence pointée par les critiques (une invasion ratée à cause de l’eau) est en réalité secondaire face à la précision d’orfèvre avec laquelle chaque objet du quotidien devient, dans le dernier quart d’heure, l’instrument du salut familial. Merrill, le frère raté au baseball, retrouve enfin son swing pour fracasser les récipients d’eau sur l’alien piégé dans le salon. Ce n’est pas un hasard scénaristique, c’est la charge symbolique de tout le film qui se libère d’un coup.

Il existe aussi une lecture plus radicale, popularisée notamment par certains vidéastes francophones et reprise par plusieurs médias spécialisés : et si les créatures n’étaient pas des extraterrestres au sens scientifique du terme, mais une représentation de démons ? Cette théorie, détaillée par Screen Rant, s’appuie sur le fait que « there’s some solid evidence that Signs’ aliens actually being demons might be what M. Night Shyamalan intended with this movie », notamment via « the biblical imagery and references » qui traversent tout le récit. Dans cette optique, l’eau ne serait pas une simple faiblesse biologique mais un symbole d’eau bénite, ce qui rendrait caduque toute l’objection des 70 %. Shyamalan lui-même a d’ailleurs tranché le débat de façon abrupte, puisqu’il « répond avec véhémence en disant que ce n’est pas le propos, et qu’il considère ces aliens comme des sortes de démons ».

Un débat qui dépasse la simple question scientifique

Cette querelle de vingt ans dit finalement peu de choses sur les extraterrestres et beaucoup sur la manière dont on regarde un film de genre. Ceux qui exigent une cohérence scientifique irréprochable jugeront toujours Signes sévèrement. Ceux qui acceptent l’idée que le film parle avant tout de deuil, de foi retrouvée et de hasard providentiel, trouveront dans le dernier quart d’heure une résolution d’une redoutable élégance narrative, indépendamment de la plausibilité biologique des envahisseurs.

Le film reste, malgré cette controverse increvable, l’un des plus rentables de la carrière de Shyamalan, porté par une mise en scène du hors-champ que même ses détracteurs les plus acharnés lui reconnaissent volontiers. Et le débat n’est pas près de s’éteindre : quand Shyamalan a proposé, pour les vingt ans du film en 2022, un échange en direct avec l’actrice Abigail Breslin pour revenir sur son tournage, les commentaires sous l’annonce évoquaient encore, sans surprise, cette fameuse histoire d’eau.

Laisser un commentaire