Les premières images du récit d’Annie Ernaux porté à l’écran ne quittent jamais le regard d’une adolescente de 1958 : ce que Judith Godrèche a refusé de filmer change tout

Une lampe au plafond, un regard qui se fige, un corps qui semble se détacher de lui-même. Voilà ce que Judith Godrèche choisit de montrer dans Mémoire de fille, plutôt que la scène de viol elle-même. Les premières images dévoilées de son adaptation du roman d’Annie Ernaux confirment un parti pris radical : ne jamais quitter le regard de cette adolescente de 1958, et refuser catégoriquement de filmer son corps dénudé.

Le film sort en salles le 30 septembre 2026, porté par Tess Barthélémy, la propre fille de la réalisatrice, dans le rôle d’Annie à 18 ans. Le long métrage est porté par Tess Barthélémy, qui incarne la jeune Annie, aux côtés de Valérie Dréville, Maïwène Barthélémy, Victor Bonnel, Louise Labèque, Anja Verderosa, Louis Peres et Lancelot Courcieras, et transpose à l’écran l’un des récits les plus intimes de la romancière, prix Nobel de littérature. Une adaptation qui arrive dix ans après la publication du livre chez Gallimard, dans un climat social qui a radicalement changé de regard sur ces questions.

À retenir

  • Une lampe au plafond, un regard figé : comment Godrèche choisit de ne pas montrer pour mieux raconter
  • Annie Ernaux elle-même a mis des décennies avant de nommer ce qu’elle a vécu : la réalisatrice trouve sa réponse visuelle
  • Deux temporalités qui se répondent : la femme d’aujourd’hui et l’adolescente de 1958, séparées par 70 ans et unies par une même voix

Filmer l’infilmable : le choix qui définit tout le film

Interrogée sur le défi que représentait la mise en scène de la scène centrale du récit, Judith Godrèche a livré une réponse qui éclaire tout son travail de réalisatrice. « D’abord, comment représente-t-on la honte, mais aussi l’absence de consentement ? Même Annie Ernaux, à 80 ans, essaie encore de s’émanciper du sentiment de honte. Ça lui a pris des années d’écrire ce livre, et même à ce moment-là, 60 ans plus tard, elle ne mettait toujours pas le mot sur la chose, viol. Elle ne l’a fait que plus tard. » Une phrase qui résume à elle seule l’ampleur du chantier : comment donner une forme visuelle à quelque chose que l’écrivaine elle-même a mis des décennies à nommer ?

La réponse de la réalisatrice tient en une décision de mise en scène aussi simple que radicale. Donc, comment filmer quelque chose d’infilmable ? Ce n’est pas une agression spectaculaire, c’est un moment diffus, comment on retranscrit ce sentiment bouleversé de l’espace-temps, la dissociation aussi. Elle voulait montrer la vie intérieure d’Annie, comment elle fixe cette lampe au plafond, ce sentiment d’un moment qui semble ne jamais finir, sans filmer le corps, la nudité, sans que ce soit voyeuriste, en ne laissant aucun espace pour l’érotisation. Résultat ? Une scène qui dure, qui dérange, mais qui ne montre jamais ce que le cinéma montre d’habitude dans ce genre de séquence.

Ce choix trouve un écho concret à l’écran, selon les premiers retours de Cannes. Pour aborder ce sujet on ne peut plus complexe, Judith Godrèche déploie une mise en scène à la fois léchée et spontanée dans laquelle Tess Barthélemy nage comme un poisson dans l’eau, livrant une performance stupéfiante, notamment lors des scènes de violence, durant lesquelles son regard hagard parvient à lui seul à rendre visible le phénomène de dissociation. Pourtant bien présente physiquement, son esprit semble ailleurs, comme détaché d’un corps brusqué, maltraité. Le corps reste là, mais l’écran refuse de s’y attarder. C’est précisément cette pudeur revendiquée qui distingue le film d’autres traitements plus frontaux du même sujet au cinéma.

Un roman qui parlait déjà de « zone grise » avant l’heure

l’histoire ne raconte pas une agression brutale dans un parking sombre. L’absence de consentement, dans la plupart des cas, n’est pas cinématographique : c’est filmer en creux, filmer quelque chose qui n’est pas. Ici, on n’est pas dans le cas d’une agression avec violence, le soir, dans un parking, mais c’est une agression tout de même. Dans le film, Annie suit H sans savoir où elle va et ne sait pas comment dire « non ». Tout se passe très vite, si bien qu’elle n’a pas le temps de réaliser ce qui lui arrive. Pire encore : la jeune fille finit par retourner cette violence contre elle-même. Elle finit par se le reprocher, alors elle se raconte une histoire d’amour afin de rendre cela plus supportable, plongeant la tête la première dans ce monde festif de la colonie de vacances jusqu’à perdre le contrôle, se consolant avec l’idée que le plus important est d’appartenir au groupe.

Le récit original, publié par Annie Ernaux en 2016, revient sur un épisode précis de sa jeunesse. Le récit, autobiographique, revient sur l’été 1958, lorsque à 18 ans, elle quitte pour la première fois le foyer familial pour travailler comme monitrice dans une colonie de vacances en Normandie. Elle en garde des souvenirs traumatiques, en particulier de sa première nuit, très violente, avec un homme, qu’elle comprendra plus tard être en fait un viol. Cinquante-huit ans se sont écoulés entre les faits et l’écriture. Soixante-huit ans entre les faits et leur transposition à l’écran. Le temps, dans cette histoire, n’est jamais un simple décor : c’est presque un personnage à part entière.

Le double regard de Godrèche : militante et cinéaste

Ce projet n’est pas un hasard de casting ou une simple commande. Devenue une figure du mouvement #MeToo en France, la réalisatrice a expliqué comment ce texte a résonné avec son propre parcours. « J’étais en train de réfléchir à mon prochain projet, après avoir enchaîné la série Icon Of French Cinema et le court métrage Moi aussi, lorsqu’on m’a suggéré de lire Mémoire de fille. J’avais lu certains textes d’Annie Ernaux, mais pas celui-là. Je m’y suis donc plongée et ça a été une évidence », a-t-elle confié, évoquant « le regard d’Annie sur le monde, sur la domination masculine, sur le désir d’appartenir à un groupe ».

La collaboration entre les deux femmes s’est construite sur une confiance rare pour ce genre d’adaptation. Annie Ernaux, aujourd’hui âgée de 86 ans et première Française à avoir reçu le Nobel de littérature, a pu suivre le travail d’écriture sans jamais s’y imposer. Après une première rencontre très naturelle dans la maison d’édition de l’autrice à Cergy, une complicité s’est nouée entre la cinéaste et la Prix Nobel de littérature, cette dernière ayant pu lire toutes les versions du scénario sans jamais interférer dans la création. Un geste de confiance qui en dit long sur la légitimité que l’écrivaine a accordée à cette transposition.

Le film s’organise autour de deux temporalités qui se répondent : l’écrivaine d’aujourd’hui et l’adolescente d’hier. Lorsqu’Annie lui donne sa confiance, Judith Godrèche se pose la question de savoir comment elle va filmer ce rendez-vous qu’elle a eu le courage de prendre avec elle-même. Le cinéma permet la réincarnation au sens propre du terme : filmer ce qui n’est plus, « l’autre », la fille de 58, et à travers ces deux incarnations, cette femme, à 50 ans de différence, et leurs voix, tenter de reproduire le geste initial d’Annie. Une construction qui refuse de réduire le récit à la seule scène choc, et qui donne autant de poids au visage de la femme de 70 ans qu’à celui de la jeune fille de 18 ans.

Présenté à la section Un Certain Regard du Festival de Cannes en mai 2026, le film a suscité des réactions contrastées, entre éloge de sa pudeur formelle et critiques sur son classicisme visuel. Reste que la sortie en salle du 30 septembre s’accompagne d’un avertissement explicite des exploitants sur la nature du sujet traité : les rapports de soumission et une sexualité imposée à une très jeune fille sont susceptibles d’impressionner un public jeune et non averti. Un signal qui confirme, s’il en fallait un, que Godrèche n’a rien édulcoré du fond, même en évitant soigneusement la forme la plus attendue.

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