Un César n’a jamais autant pesé lourd dans une carrière que celui-là, même sans statuette. En 2015, à quelques mois de ses 88 ans, Claude Gensac apprend qu’elle est nommée dans la catégorie meilleure actrice dans un second rôle pour Lulu femme nue. Elle devient la plus âgée nominée à ce jour dans la catégorie César de la meilleure actrice dans un second rôle. Une reconnaissance tardive, presque symbolique, pour une actrice qui a passé plus de trente ans à porter un surnom devenu carcan : « Ma biche ».
À retenir
- Comment un simple surnom a figé la carrière d’une actrice formée à la tragédie classique
- Pourquoi la mort de Louis de Funès a plongé Claude Gensac dans un exil professionnel de 18 ans
- La reconnaissance tardive qui a finalement libéré Claude Gensac de son carcan cinématographique
« Ma biche », le surnom qui a fait sa gloire… et son piège
Tout part d’une improvisation. Le surnom « Ma biche », devenu culte auprès du public français, est né d’une improvisation de Louis de Funès sur le plateau, et Claude Gensac l’a adopté avec humour, le choisissant même pour le titre de ses mémoires publiés. On est alors en 1967, sur le tournage d’Oscar, et personne n’imagine que ce petit mot tendre va coller à la peau de l’actrice pour le restant de sa carrière.
Le duo fonctionne à merveille. Elle collabore à plusieurs films avec Louis de Funès, jouant souvent son épouse, avec un succès international, notamment dans la série des « Gendarmes » où elle incarne Josepha Cruchot. Au total, elle a été dix fois l’épouse de Louis de Funès à l’écran, un chiffre qui donne la mesure de l’identification : Claude Gensac n’est plus une actrice parmi d’autres, elle est devenue, dans l’imaginaire collectif français, la femme du gendarme de Saint-Tropez. Une position confortable côté notoriété, beaucoup moins côté liberté de jeu.
Ce que peu de spectateurs savent, c’est que cette étiquette de comédie burlesque contredit toute sa formation initiale. Durant sa jeunesse, elle fut pressentie pour une carrière de tragédienne classique à la Comédie-Française, et son premier prix de tragédie au Conservatoire la destinait initialement à un répertoire bien plus sombre que la comédie légère. Passer de Racine aux mimiques de Louis de Funès, il fallait un sacré grand écart. Elle l’a fait avec le sourire, mais le grand public n’a jamais retenu que la seconde partie.
La traversée du désert après la mort de De Funès
1983 change tout. Louis de Funès meurt, et avec lui s’effondre le socle sur lequel Claude Gensac avait construit sa notoriété. Après la mort de De Funès en 1983, Gensac est rarement présente au cinéma, mais reste active comme actrice de théâtre. Le problème n’est pas un manque de talent, il est structurel : les producteurs ne la voient plus que comme « l’épouse de », un rôle qui n’existe plus puisque le mari à l’écran a disparu.
Devenue une figure populaire du cinéma français des années 1970, elle peine à relancer sa carrière après la mort de de Funès, tant elle est identifiée comme « son épouse à l’écran ». Il faudra attendre 2001 pour la revoir sur grand écran, dans la version française d’Absolutely Fabulous, dix-huit ans après sa dernière apparition au cinéma. Un exil professionnel long comme une décennie et demie, pour une actrice qui n’a jamais cessé, elle, de vouloir travailler.
Le retour en grâce et une nomination qui répare
La fin des années 2000 marque enfin le tournant. Claude Gensac connaît un renouveau professionnel tardif, même si plusieurs films dans lesquels elle devait jouer sont annulés à cause de la crise financière. Elle enchaîne les apparitions à la télévision, puis décroche des rôles chez de jeunes réalisatrices qui ne la cantonnent plus au registre comique hérité des années Gendarme.
Elle devient un personnage récurrent de la série télévisée Scènes de ménages à partir de 2012 et obtient des rôles secondaires dans deux films de jeunes réalisatrices en 2013 : Elle s’en va d’Emmanuelle Bercot et Lulu femme nue de Sólveig Anspach. C’est ce dernier film, où elle incarne Marthe, qui va littéralement décoller l’étiquette. Ce dernier film lui permet d’être nommée pour le César de la meilleure actrice dans un second rôle en 2015, alors qu’elle a presque 88 ans. Kristen Stewart remportera finalement le trophée cette année-là pour Sils Maria, mais peu importe : la nomination elle-même vaut consécration. Pour la première fois depuis des décennies, l’Académie des César salue Claude Gensac l’actrice, pas Claude Gensac l’épouse de cinéma.
Elle continuera de tourner jusqu’à la fin de sa vie, toujours curieuse, toujours disponible pour de nouveaux rôles. Ce sursaut tardif ne l’a pas rendue amère : elle avait, en 2011, déjà reçu une distinction officielle puisqu’en 2011 elle a été nommée officier de l’Ordre des Arts et des Lettres, preuve que l’institution avait commencé à reconnaître son parcours avant même cette nomination aux César. Claude Gensac meurt le 27 décembre 2016 à Suresnes, à 89 ans, laissant derrière elle une carrière de plus de soixante ans qu’aucun surnom, aussi tenace soit-il, ne suffit finalement à résumer.
Sources : purepeople.com | medecine-des-arts.com