Tony Gatlif est mort le 5 septembre : ce qui disparaît avec lui n’est pas une filmographie

Tony Gatlif s’est éteint mercredi 2 septembre à Arles, à l’âge de 77 ans. Le réalisateur est mort d’un problème de santé alors qu’il travaillait sur un projet de film historique. La nouvelle n’a été rendue publique que vendredi, par sa famille, dans un communiqué transmis à l’AFP. Vingt-cinq films en cinquante ans de carrière, et pourtant réduire Tony Gatlif à sa filmographie serait passer à côté de l’essentiel : c’est une voix qui s’éteint, celle d’un peuple qui n’en a jamais eu beaucoup au cinéma.

« La beauté de ses films, sa générosité, sa joie, sa poésie et son amour de la musique » resteront pour toujours, ont écrit son épouse, ses enfants et petits-enfants, en lui souhaitant « Latcho Drom », une expression tzigane signifiant « bonne route ». Romain Duris, son acteur fétiche depuis Gadjo Dilo, a répondu à sa manière, en romani lui aussi : « Latcho Drom moro dad » (« Bonne route mon père »). Une formule qui en dit long sur ce que Gatlif représentait pour ceux qui ont travaillé avec lui : pas un metteur en scène parmi d’autres, mais une figure paternelle et fondatrice.

À retenir

  • Un homme qui a changé de nom pour survivre et qui a trouvé son salut au cinéma
  • Comment Gatlif a transformé la culture gitane en une œuvre artistique de portée universelle
  • Pourquoi aucun cinéaste français n’a occupé ce territoire avec la même légitimité biographique

Un homme qui s’est inventé un nom avant de s’inventer un cinéma

Pour comprendre Gatlif, il faut remonter avant le cinéma, avant même son nom. Tony Gatlif naît le 10 septembre 1948 en Algérie sous le nom de Michel Dahamani. Son père est kabyle, sa mère gitane. Il grandit à Alger, une ville qu’il quitte pendant la guerre d’Algérie. Un déracinement précoce, qui deviendra la matrice de toute son œuvre. Arrivé en France en 1960, il traverse une période chaotique. Lors d’un contrôle de police, vers l’âge de 12 ans, il change de nom pour éviter d’être renvoyé en Algérie, s’appropriant le nom d’un espace vert d’Alger, le parc Gatlif.

Le parcours qui suit ressemble à un scénario qu’il aurait pu écrire lui-même, et c’est d’ailleurs exactement ce qui va se passer. Après un passage en maison de correction, il est envoyé en Camargue sur décision de justice. Ce territoire de gitans et de gardians deviendra son port d’attache, celui où il choisira de mourir soixante ans plus tard. En 2021, il confiait à l’AFP une phrase qui résume toute sa trajectoire : « J’ai mené une bataille contre ma destinée, contre moi-même et ce n’est pas rien », la Camargue « fait partie des choses qui m’ont sauvé ». Sauvé, mais pas apaisé pour autant : « Avant, j’étais violent, il ne fallait pas me toucher, j’étais un mauvais garçon (…) je n’écoutais personne, pour moi, les grands, tous les gens, étaient des ennemis », ajoutait-il. Le déclic viendra d’une rencontre improbable : il découvre les salles de cinéma, et en 1966, s’invite dans la loge de Michel Simon après une représentation. Cette rencontre va changer le cours de sa vie.

Vingt-cinq films pour raconter un peuple sans voix

Il s’inscrit à un cours d’art dramatique et réalise en 1975 son premier film, La Tête en ruine. Mais c’est à partir des années 1980 que Gatlif trouve son sujet. Tony Gatlif va traiter de la culture gitane, qui est resté son thème de prédilection, dans des films comme ‘Corre gitano’ puis ‘Les princes’ et, surtout, ‘Latcho Drom’ et ‘Gadjo Dilo’ avec Romain Duris, deux films très musicaux qui vont connaître un succès à la fois critique et public.

Latcho Drom, en 1993, n’est déjà pas un simple documentaire. Tony Gatlif y retrace à travers la musique, le chant et la danse, la longue route du peuple tsigane et de son histoire. Un critique des Cahiers du Cinéma parlera à l’époque du « the most genuine film of the year », saluant sa sincérité rare. Quatre ans plus tard vient le film qui portera son nom à travers le monde : avec Gadjo dilo (« l’étranger fou »), il rend hommage, cette fois en forme de fiction, à la musique tzigane, selon lui une musique « qui crie la peur et la douleur d’un peuple qui a mal à son âme ». Il y raconte la quête d’un jeune Français idéaliste interprété par Romain Duris sur les traces d’une chanteuse qu’il retrouve dans un camp tzigane en Roumanie.

La consécration institutionnelle viendra en 2004, avec Exils, où il retrouve Duris pour un retour sur ses propres traces algériennes. Tony Gatlif retrouve Romain Duris en 2004 avec Exils, un film récompensé au Festival de Cannes du prix de la mise en scène. Le réalisateur y fait son retour en Algérie avec l’histoire de Zano et Naïma. Un film-somme, où l’exil personnel du cinéaste rejoint enfin, frontalement, l’exil qu’il filmait depuis vingt ans chez les autres.

Ce qui reste quand la caméra s’arrête

Gatlif n’a jamais cessé de tourner. Son dernier film ‘Ange’ est sorti en 2025, et il travaillait encore, au moment de sa mort, sur un projet de film historique. Vingt-cinq longs métrages en un demi-siècle, une cadence quasi industrielle pour un cinéaste qu’on aurait pu croire confidentiel. C’est là que le titre de cet article prend tout son sens : ce qui disparaît avec Tony Gatlif, ce n’est pas une liste de titres qu’on pourra toujours revoir en streaming ou en rétrospective. C’est un regard singulier, celui d’un homme qui a passé sa vie à filmer une communauté rarement représentée ailleurs qu’à travers des clichés, avec une empathie qui venait de son histoire personnelle et non d’un exotisme de commande.

Peu de cinéastes français ont consacré une œuvre entière à une seule cause avec autant de constance. Gatlif n’a jamais quitté le sujet gitan pour aller chercher des succès plus faciles ailleurs, alors même que le cinéma français des années 1990 et 2000 regorgeait de tentations commerciales plus rentables. Il restera aussi l’homme qui a révélé Romain Duris et qui a offert au cinéma gitan ses seules lettres de noblesse cannoises, un territoire artistique qu’aucun autre réalisateur français n’a occupé avec la même légitimité biographique.

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