La Haine n’a jamais été tourné en noir et blanc. Voilà le paradoxe qui continue d’étonner, trente ans après la sortie du film culte de Mathieu Kassovitz : les bobines originales, celles que la caméra a réellement impressionnées dans la cité de la Noé, étaient bel et bien en couleurs. Le film a été tourné en couleurs, à la demande du coproducteur, Canal +, mais les copies ont été tirées en noir et blanc pour la diffusion en salles. Un détail technique qui change tout sur la fabrication d’une œuvre devenue, avec le temps, la référence absolue du noir et blanc des années 90.
Le malentendu vient de loin. Kassovitz rêvait d’un film en noir et blanc dès l’écriture, mais pas pour les raisons qu’on imagine spontanément. L’histoire se passait dans des banlieues glauques et très laides et le noir et blanc donne une stylisation immédiate même si on filme des barres d’immeubles peintes dans des couleurs moches qui n’apportent rien à la dramaturgie ; le noir et blanc nettoie tout ça et permet de travailler le contraste, et Kassovitz souhaitait donner à son film une dimension universelle, transposer le fait-divers, le sortir de l’anecdotique. Une vision esthétique radicale, donc, mais que les financeurs ont immédiatement torpillée.
À retenir
- La vision créative initiale du réalisateur a dû affronter le pragmatisme des financeurs
- Un laboratoire propose une solution ingénieuse qui contourne l’interdiction des chaînes de télévision
- Le succès à Cannes force l’acceptation de ce que les producteurs refusaient sur papier
Le bras de fer avec les coproducteurs
Kassovitz a trouvé de l’argent assez facilement pour faire son film, mais Studio Canal et la Sept Arte qui coproduisaient ne pouvaient pas admettre un film en noir et blanc, d’après eux les gens zapperaient tout de suite, et ils ont donc imposé la couleur. On imagine la scène : un réalisateur de 28 ans qui défend une vision jusqu’au-boutiste, face à des chaînes de télévision obsédées par l’audimat. Le compromis trouvé par le laboratoire Les Trois Lumières a des allures de bidouillage génial. Le labo venait d’expérimenter sur un court-métrage, La Vis de Didier Flamand, un tournage en couleurs et un tirage en noir et blanc sur une pellicule avec de très beaux contrastes, et a proposé à Kassovitz de faire deux versions : tourner en couleurs pour la télévision et tirer en noir et blanc pour la sortie salle. On contournait ainsi le diktat des chaînes, tout en gardant la porte ouverte à une diffusion couleur si le film décevait.
Le plus savoureux, c’est que ce compromis imposé s’est révélé être une bénédiction technique. Kassovitz travaillait un peu à l’arrache dans des endroits sombres, et en noir et blanc la seule pellicule sensible qui existait alors était une 200 ASA, alors qu’en utilisant une pellicule couleur 500 ASA, Kassovitz a pu tourner dans des conditions peu éclairées, sans rajouter trop de lumière. la pellicule couleur, plus sensible, lui a offert une liberté que le noir et blanc de l’époque ne permettait pas. La pellicule pouvait même être poussée un peu, ce qui a permis d’avoir des noir et blanc incroyables avec des dégradés de gris qui mettaient en valeur les différentes carnations des personnages. Sur les visages de Vincent Cassel, Hubert Koundé et Saïd Taghmaoui, cette texture de gris est devenue une signature visuelle inimitable.
Cannes tranche le débat, la télé s’incline
Le film sort finalement au cinéma avec le noir et blanc voulu par Kassovitz, présenté à Cannes où il décroche le prix de la mise en scène. Le succès critique et public a suffi à faire plier les diffuseurs. Face au succès rencontré, l’esthétique noir et blanc a été conservée pour le passage à la télévision. TF1 et les coproducteurs qui redoutaient le zapping ont fini par adouber la copie noir et blanc, celle-là même qu’ils avaient refusée sur le papier. Une revanche discrète pour un réalisateur qui n’a jamais caché avoir voulu « rentrer dans le lard » de son sujet, comme il l’a confié dans un entretien où il explique sans détour vouloir faire un film qui rentre dans le lard, dans le lard du sujet, un film contre les flics qu’il voulait qu’il soit compris comme tel.
Une cité, deux appartements, un an de recherche
La fabrication du film raconte, elle aussi, une histoire méconnue. Avant même de tourner un plan, l’équipe a mis un an à trouver un décor. Le film s’appelait d’abord « Droit de cité », un titre plus politiquement correct pour convaincre les mairies d’autoriser le tournage ; il aura fallu un an pour sélectionner une vingtaine de cités potentielles, mais aucune commune n’a accepté, hormis Chanteloup-les-Vignes et sa Cité de la Noé. Un refus quasi général qui en dit long sur la méfiance suscitée par le projet dès le départ.
L’arrivée sur place n’a rien eu d’un accueil chaleureux. À leur arrivée sur place, les membres de l’équipe ont été pris pour des militaires et se sont fait caillasser. Pour gagner la confiance des habitants, la production a fait un choix rare pour l’époque : s’installer durablement dans le décor. Les acteurs principaux se sont installés avec le réalisateur dans la cité des Muguets trois mois avant le début du tournage, avec l’aide logistique de l’association locale des Messagers, 300 figurants et une dizaine d’assistants recrutés sur place. Une immersion totale qui explique en grande partie la sensation de vérité documentaire du film, bien avant tout artifice de laboratoire.
Le tournage lui-même n’a pas été de tout repos. La production a vécu au cœur de la cité, dans deux appartements loués sur place, et l’un d’eux a même été cambriolé pendant le tournage. Plus étonnant encore : à un moment donné, de vrais policiers ont débarqué sur le plateau, croyant à une véritable émeute, tant la mise en scène de Kassovitz collait à la réalité du quotidien de la cité. Trente ans après, ce grain particulier, né d’un compromis financier plutôt que d’un choix artistique pur, continue de fasciner les cinéphiles qui redécouvrent le film sans savoir que son image la plus iconique est, à l’origine, née en couleurs.
Sources : tiktok.com | universcine.com