Quatre minutes environ, une seule prise apparente, et une embuscade qui a fait date. La scène de la voiture dans Les Fils de l’homme (Alfonso Cuarón, 2006) a été tournée à l’aide d’un dispositif conçu spécialement pour elle : une voiture truquée, une caméra qui glisse d’un bout à l’autre de l’habitacle et des acteurs qui jouent littéralement sans voir la route.
Le principe tient en une phrase. Le toit de la voiture a été retiré, remplacé par un système permettant à la caméra de se déplacer à l’intérieur de l’habitacle.
- Le toit de la voiture a été retiré pour laisser passer la caméra.
- Le conducteur à l’écran ne pilotait pas le véhicule, qui était dirigé depuis le toit.
- Des coupes dissimulées donnent l’impression d’un plan continu.
Une voiture qui n’en était pas tout à fait une
Le véhicule est une petite berline britannique (une Fiat Multipla dans le film), mais la version tournée n’a rien d’une voiture de série. Elle a été transformée en plateau roulant, avec un habitacle adapté pour que le chef opérateur Emmanuel Lubezki puisse placer sa caméra là où aucun opérateur ne tiendrait normalement.
Cinq personnages, dont Theo (Clive Owen), Julian (Julianne Moore) et Kee (Clare-Hope Ashitey), sont serrés dans un espace minuscule. Impossible d’y loger une équipe de tournage classique.
La solution : une caméra fixée sur un système articulé, qui pouvait se déplacer entre les passagers et pivoter pour passer d’un visage à l’autre. Le dispositif était piloté de l’extérieur par des techniciens.
Le plus étonnant se passe devant. Pour que la caméra circule librement, le pare-brise a été retiré ou contourné, et Clive Owen jouait donc en regardant un conducteur qui, lui, ne conduisait pas vraiment.
Le conducteur sur le toit
La voiture était pilotée depuis une plateforme montée sur le toit, par un cascadeur qui voyait la route et dirigeait le véhicule. À l’intérieur, l’acteur au volant tenait un volant factice et jouait la conduite sans maîtriser quoi que ce soit.
Ce montage explique la sensation de réalisme. Les acteurs réagissaient aux vrais virages, aux vrais à-coups, aux vraies accélérations, sans simulation sur fond vert.
Mais cela rendait le tournage très difficile. La séquence a exigé une chorégraphie millimétrée entre les comédiens, la caméra mobile, les cascadeurs et les figurants qui déclenchaient l’attaque sur la route.
Les prises se comptaient en nombre limité par journée de tournage, car une erreur imposait de tout recommencer : replacer les véhicules, nettoyer le décor, réinstaller les effets.
Les raccords invisibles et le sang sur l’objectif
La séquence n’est pas strictement continue. Cuarón et Lubezki ont dissimulé des coupes, et le résultat donne l’impression d’un seul mouvement. C’est une méthode que le réalisateur a développée avec son équipe pour ce film et que l’on retrouve dans plusieurs autres scènes.
Un détail a marqué les spectateurs : des gouttes de sang éclaboussent l’objectif à la fin de la scène. L’équipe a gardé ce moment dans le montage au lieu de le retirer, ce qui renforce l’idée d’une caméra présente dans l’action, pas d’un regard extérieur.
Ce choix en dit long sur la méthode de Cuarón. Il privilégie l’accident apparent, quitte à ce qu’il soit en réalité très contrôlé.
Plusieurs effets numériques ont été utilisés en postproduction pour assembler les segments et effacer les éléments techniques du dispositif. Le public ne les voit pas.
Pourquoi cette scène est restée une référence
La séquence a été citée par de nombreux cinéastes comme un modèle de mise en scène immersive. Lubezki a ensuite poursuivi dans cette voie avec Cuarón sur Gravity (2013), puis avec Alejandro González Iñárritu sur Birdman et The Revenant.
Le film lui-même a été nommé à trois Oscars, dont celui de la meilleure photographie et du meilleur scénario adapté, ainsi que celui du meilleur montage.
La scène a aussi changé la manière dont on filme les scènes d’action en intérieur. Les séquences de voiture tournées en continu, comme dans certains films et séries d’action des années suivantes, doivent beaucoup à cette expérience.
Le film adapte le roman de P. D. James publié en 1992, dont l’intrigue se déroule en Angleterre dans un futur où l’humanité ne peut plus procréer. Cuarón en a tiré un récit nerveux, tourné caméra à l’épaule, qui reste l’un des films de science-fiction les plus étudiés dans les écoles de cinéma.