Ça arrive à tout le monde. Un décor de Mumbai, un sari à l’écran, une musique qui sonne bollywoodien, et hop : le doigt clique sur « film indien » sans vérifier. Mais la nationalité d’un film, ça ne se décide pas au son ou au décor. Ça se décide à la production, au studio, à la nationalité du réalisateur. Et sur ce point, plusieurs classiques nous ont tous piégés, moi le premier avec Slumdog Millionaire. Voici les coupables qui méritent qu’on regarde vraiment la ligne « pays » avant de cocher.
1. Slumdog Millionaire (2008)
Le prototype du piège. Tourné à Mumbai, avec un casting quasi entièrement indien, la musique de A.R. Rahman qui a raflé deux Oscars… et pourtant, ce film est officiellement britannique. Produit par Celador Films et Film4, réalisé par Danny Boyle (le type derrière Trainspotting), c’est une production anglaise à 100% qui a simplement choisi l’Inde comme décor et comme sujet. Aux Oscars, il a d’ailleurs concouru dans les catégories généralistes, pas en « meilleur film étranger », la preuve administrative qu’il n’a jamais été considéré comme indien.
2. The Best Exotic Marigold Hotel (2011)
Judi Dench, Maggie Smith, Bill Nighy qui débarquent à Jaipur pour finir leurs jours dans un hôtel délabré : tout hurle « carte postale indienne ». Mais la production est britannique de bout en bout, réalisée par John Madden (Shakespeare in Love), avec un scénario adapté d’un roman anglais de Deborah Moggach. L’Inde y est filmée comme un décor exotique vu depuis Londres, pas comme un sujet porté par une industrie locale. D’ailleurs, la suite (2015) a été tournée avec les mêmes studios anglais.
3. Life of Pi (2012)
Un jeune Indien perdu en mer avec un tigre du Bengale, ça sonne indien jusqu’au bout des moustaches du félin. Pourtant Life of Pi est une production américano-taïwanaise, réalisée par Ang Lee (Taïwanais naturalisé américain), tournée en partie à Taïwan dans des bassins artificiels géants construits spécialement pour le film. Le tigre, lui, était en CGI à 90%, encore un indice que rien dans ce film n’appartient vraiment à l’industrie indienne, malgré le Pondichéry du roman de Yann Martel.
4. Million Dollar Arm (2014)
Disney qui raconte l’histoire vraie de deux lanceurs de cricket indiens recrutés pour le baseball américain : ça pourrait être une fierté bollywoodienne. C’est en réalité une production Disney à 100%, filmée en grande partie aux États-Unis, avec Jon Hamm (Mad Men) en tête d’affiche américaine. L’Inde n’apparaît que dans le tiers du film consacré au recrutement, le reste, c’est du pur cinéma hollywoodien sur fond de rêve américain, pas indien.
5. Eat Pray Love (2010)
Julia Roberts qui traverse l’Inde en quête de sens spirituel : le pays y est central dans l’intrigue, presque un personnage. Mais le film est une production Columbia Pictures purement américaine, réalisée par Ryan Murphy (oui, celui de Glee et American Horror Story), adaptée d’un mémoire autobiographique américain. L’Inde n’est qu’une étape du voyage, au même titre que l’Italie et l’Indonésie dans le reste du film — jamais le sujet ni la production.
6. A Passage to India (1984)
Celui-ci a de quoi troubler même les cinéphiles aguerris : adapté d’un roman sur le Raj britannique, tourné entièrement en Inde, avec des acteurs indiens dans des rôles clés. Mais A Passage to India est un film britannique signé David Lean (Lawrence d’Arabie), produit par la Columbia et EMI Films anglaises. Il a d’ailleurs été nommé 11 fois aux Oscars dans les catégories classiques, jamais en film étranger, confirmation que sa nationalité de production n’a jamais fait débat pour l’Académie.
7. Gandhi (1982)
Le plus retors de tous. Huit Oscars, dont celui du meilleur film, une reconstitution méticuleuse de l’indépendance indienne, un casting massivement indien autour de Ben Kingsley : si un film méritait le totem « indien », c’est celui-là. Mais Gandhi est une coproduction majoritairement britannique, réalisée par Richard Attenborough (acteur et cinéaste anglais), financée par Goldcrest Films à Londres. L’Inde y participe via le National Film Development Corporation, mais en partenaire minoritaire, pas en producteur principal.
La leçon est simple : le décor ne fait jamais la nationalité. Désormais, avant de cocher, je vérifie toujours qui a signé le chèque, pas qui a signé le décor.