Dans un comics vendu à quelques milliers d’exemplaires dormait depuis 1990 le duo que trois suites n’ont jamais réussi à refaire

Un vigile de nuit dans le Tennessee, un comics en noir et blanc tiré à quelques milliers d’exemplaires, et pourtant : l’un des duos les plus rentables de l’histoire du cinéma américain. Men in Black naît en 1990 dans une obscurité presque totale, publié par un petit éditeur indépendant, avant de devenir sept ans plus tard un phénomène mondial porté par Will Smith et Tommy Lee Jones. Depuis, trois suites ont tenté de retrouver la même étincelle. Aucune n’y est parvenue.

À retenir

  • Un humble comics ignoré de 1990 devient l’une des franchises cinématographiques les plus lucratives de l’histoire
  • Will Smith et Tommy Lee Jones forment un tandem que personne n’avait prévu de rendre culte en 1997
  • Trois suites et un reboot international échouent à retrouver la magie du premier duo, prouvant qu’on ne commande pas certaines alchimies

Un comics né dans l’ombre, littéralement

l’histoire commence loin des studios hollywoodiens. Lowell Cunningham, passionné de science-fiction et de fiction d’espionnage, obtient un diplôme de philosophie à l’université du Tennessee en 1985, puis travaille pendant près de trois ans au service de circulation de la bibliothèque publique de Knoxville. C’est dans cet anonymat total qu’il imagine une organisation secrète chargée de surveiller les extraterrestres vivant discrètement parmi les humains.

Le résultat sort chez Aircel Comics, un éditeur indépendant vite absorbé par Malibu Comics, elle-même rachetée plus tard par Marvel. Trois numéros de The Men in Black sont publiés en 1990, avec trois autres l’année suivante. Six numéros en tout, pour une série qui n’a jamais visé le grand public. Le ton y est nettement plus sombre que ce que le cinéma en fera : le réalisateur du futur film opère une transformation radicale du matériau initial, au point que la bande dessinée originale semble appartenir à un univers parallèle. Cunningham lui-même ne tire aucune fortune immédiate de sa création : une fois la série terminée, il travaille comme garde de sécurité dans une usine. Un comics vendu à quelques milliers d’exemplaires, un créateur reconverti en vigile : difficile d’imaginer point de départ plus modeste pour une franchise à plusieurs centaines de millions de dollars de recettes.

Kay et Jay, l’alchimie qu’on ne commande pas

Le virage professionnel arrive en 1992. Le développement du film commence après que les producteurs Walter F. Parkes et Laurie MacDonald optionnent les droits de la série de comics. Le scénariste Ed Solomon est engagé pour livrer une adaptation très fidèle au matériau d’origine, avant que le projet ne s’éloigne finalement beaucoup de sa source. Plusieurs réalisateurs sont approchés, John Landis et Quentin Tarantino déclinent, un remake de conte de Noël manque de prendre les commandes. C’est finalement Barry Sonnenfeld, retenu depuis le début mais indisponible, qui hérite du projet.

Ce qui suit relève presque du hasard de casting. Will Smith, jeune révélation venue de la sitcom, et Tommy Lee Jones, acteur chevronné au flegme inimitable, forment un tandem que personne n’avait vraiment prévu de rendre culte. Le duo, totalement farfelu, associe l’expérimenté Tommy Lee Jones et la jeune révélation Will Smith, dans un projet savamment pensé où une mythologie pulp crédible se confrontait au quotidien d’un flic new-yorkais. Le film sort en juillet 1997 et rafle la mise : Tommy Lee Jones et Will Smith y incarnent respectivement l’Agent K et l’Agent J, enquêtant sur des incidents criminels liés à des extraterrestres vivant en secret sur Terre. Résultat au box-office mondial : plus de 589 millions de dollars pour un budget de 90 millions. Le vrai miracle n’est pas dans les effets spéciaux de Rick Baker, aussi réussis soient-ils, mais dans cette dynamique mentor-recrue qui fonctionne à l’écran sans qu’on sache trop pourquoi.

Trois suites, zéro miracle recréé

Le studio a évidemment cherché à reproduire la formule. Sans jamais y parvenir totalement. Men in Black II, sorti en 2002 avec le même duo et le même réalisateur, engrange 445 millions de dollars mais peine à retrouver la fraîcheur du premier volet. Dix ans plus tard, Men in Black 3 tente sa chance avec un twist temporel et l’arrivée de Josh Brolin. Bien que ce troisième volet ait amélioré légèrement la réception critique grâce à l’apport de Josh Brolin, l’absence prolongée de Tommy Lee Jones et un antagoniste faible ont empêché l’ensemble d’atteindre les sommets du premier chapitre. Il reste malgré tout l’épisode le plus lucratif de la trilogie avec 654 millions de dollars de recettes au box-office international.

Puis vient 2019, et le vrai test grandeur nature : que se passe-t-il quand on retire complètement Smith et Jones de l’équation ? Men in Black: International est le quatrième volet de la franchise, le premier sans les stars originales, se situant dans la même continuité plutôt que comme un reboot. Chris Hemsworth et Tessa Thompson, frais de leur duo réussi dans Thor: Ragnarok, reprennent le flambeau. Le pari échoue net. Le film ouvre au plus bas niveau de la série, engrangeant 28 millions de dollars le week-end de sortie malgré la présence de stars majeures. Une grande partie du public de Men in Black n’accroche pas avec Hemsworth et Thompson en tant que protagonistes, le film rapportant la moitié des recettes de l’original et 370 millions de dollars de moins que le troisième opus. Pire encore côté critique : le reboot international de 2019, misant sur le charisme de Chris Hemsworth et Tessa Thompson, échoue à raviver la flamme, obtenant les pires évaluations de toute la saga.

Le message est sans appel. Trois tentatives de suite, avec des budgets colossaux et des castings quatre étoiles, et jamais la magie du duo original n’a pu être reconstituée. Will Smith avait d’ailleurs anticipé le problème : après le troisième film, il déclarait que trois films, c’était assez. Il a fallu attendre 2019 pour comprendre à quel point il avait raison, à ses dépens comme à ceux de Sony.

Ce qui rend l’histoire savoureuse, c’est ce contraste entre l’origine et la destinée. Un comics indépendant, imprimé en quantités confidentielles par un ancien bibliothécaire devenu vigile, a fini par générer une franchise cinématographique dépassant deux milliards de dollars cumulés. Et pourtant, ce que Hollywood n’a jamais réussi à cloner, ce n’est ni le concept, ni les aliens, ni même le scénario. C’est simplement la rencontre, en 1997, entre deux acteurs que rien ne prédestinait à jouer ensemble.

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