Elle a filmé Hollywood sans une seule ligne de scénario en 1969 : ce qui est arrivé dans l’actualité pendant le tournage est entré dans le film

En 1969, une réalisatrice française débarque à Hollywood avec un script de 28 pages qui commence par un avertissement : le film sera davantage improvisé qu’écrit. Bien que Lions Love dure presque deux heures, son script ne comptait que 28 pages et débutait par une note précisant que le film serait « plus improvisé qu’écrit ». Cette réalisatrice, c’est Agnès Varda. Et pendant qu’elle tourne dans une maison louée sur les collines de Hollywood, l’actualité vient percuter de plein fouet la fiction : l’assassinat de Robert Kennedy s’invite littéralement dans le film, filmé en direct à la télévision par les acteurs eux-mêmes.

À retenir

  • Un script de 28 pages : comment une réalisatrice française a défié les studios hollywoodiens
  • L’actualité s’écrit en direct : quand deux attentats majeurs percent la fiction
  • Un film culte oublié : pourquoi Lions Love a disparu des écrans français pendant des décennies

Un projet raté qui devient un film culte

Tout part d’un échec. Varda avait négocié avec Columbia Pictures un projet baptisé Peace and Love, mais le studio refuse de lui laisser le final cut. Le film naît du refus de Columbia Pictures de laisser à Agnès Varda le final cut sur le projet Peace and Love, qui ne sera finalement jamais tourné. En conséquence, la cinéaste jette toute son énergie sur Lions Love (… and Lies). Furieuse, elle décide de tourner à sa façon, sans studio pour lui dicter quoi faire.

Le contexte est tout aussi improbable. Tandis qu’en mai 68, les pavés volent à Paris, Agnès Varda est à Los Angeles, auprès de son époux le réalisateur Jacques Demy venu tourner Model Shop pour la Columbia. Elle vit alors une immersion totale dans la contre-culture californienne : « C’était une douche de liberté », se souvenait-elle dans un entretien de 2009 au L.A. Times. « Soudain, tout était différent. C’était une époque peace and love ». De cette expérience naît un trio d’acteurs, Viva (muse d’Andy Warhol), et James Rado et Gerome Ragni, créateurs de la comédie musicale Hair, qui incarnent un ménage à trois hippie installé sur une colline de Hollywood.

Côté méthode de travail, Varda pousse l’improvisation à son maximum. Les acteurs répètent seuls avec un magnétophone avant chaque prise. Viva, Jim et Jerry répétaient une heure au magnétophone, disaient tout ce qui leur passait par la tête. « Je retenais deux pages du meilleur que je leur donnais à lire une fois, vingt-quatre heures avant le tournage », explique la cinéaste. Un scénario réduit à sa portion la plus minimale, presque un canevas plutôt qu’un texte.

Quand la télévision devient le quatrième personnage

Le tournage recrée la première semaine de juin 1968, celle où Robert Kennedy et Andy Warhol sont tous deux victimes de coups de feu à quelques jours d’intervalle. L’histoire se déroule pendant la première semaine de juin 1968, quand Robert F. Kennedy et Andy Warhol sont tous deux atteints par balles. Avant l’assassinat de RFK, Viva, Jerry et Jim regardent à la télévision la couverture de sa campagne. « Je l’aime bien parce qu’il est beau… dans un océan de laideur », dit Viva. Rien n’est encore écrit à ce moment du tournage : la caméra tourne, l’actualité s’écrit en direct, et les acteurs réagissent sur le vif.

Ce qui frappe, c’est que Varda ne simule rien. Elle capture les vraies images diffusées à l’antenne. Le caractère impromptu et non planifié de la structure du film devient évident quand le meurtre de Bobby Kennedy se déroule en direct à la télévision, et Varda laisse ses acteurs réagir aux événements au fur et à mesure, de manière non scénarisée. La télévision n’est plus un simple accessoire de décor, elle devient un personnage à part entière du récit. Trois acteurs vivent dans une maison louée sur une colline de Hollywood et vont vivre à leur façon l’assassinat de Robert Kennedy à travers ce que la télévision en montre, alors que leurs amis ont d’autres problèmes. Le poste de télévision est aussi une star du film.

L’attentat contre Andy Warhol, survenu quasiment au même moment, trouve lui aussi sa place dans le montage final. Avec des images télévisées de l’assassinat de RFK, de la fusillade contre Andy Warhol, et de la tentative de suicide de la réalisatrice jouée alternativement par Clarke et Varda, cette expérience métacinématographique capture le chaos de l’époque. Difficile d’imaginer un dispositif plus radical : filmer une fiction hippie légère, et laisser l’histoire réelle du pays s’y superposer sans filtre.

Un objet cinématographique longtemps resté dans l’ombre

Malgré son audace formelle, Lions Love (…and Lies) n’a jamais vraiment percé auprès du grand public français. Jamais diffusé à la télévision, c’est l’un des films les plus rares d’Agnès Varda puisqu’il n’est pas resté longtemps sur les écrans. Vu de France, le film a une drôle d’allure, complètement exotique et un peu incompréhensible aux Français. On comprend pourquoi : entre les dialogues surréalistes semi-improvisés, la caméra qui se retourne sur l’équipe de tournage, et les apparitions improbables de Peter Bogdanovich ou de Jim Morrison, l’objet déroute autant qu’il fascine.

Le film a tout de même connu une seconde vie. Il a été projeté à Cannes en 2010, lors de la remise du Carrosse d’Or à Agnès Varda. Il a été projeté à Cannes le 13 mai 2010, à l’occasion de la remise du Carrosse d’Or 2010 à la réalisatrice, lors de la soirée d’ouverture de la Quinzaine des Réalisateurs. Depuis, le film a été restauré et diffusé par des institutions cinéphiles, redonnant une visibilité à cette curiosité tournée aux frontières du documentaire et de la fiction. Ce qui reste sidérant aujourd’hui, c’est la naïveté du geste : personne, en 1968, n’aurait pu prévoir que deux attentats allaient survenir pendant le tournage d’un film sur des hippies oisifs à Hollywood. Varda, elle, a simplement laissé sa caméra tourner.

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