Sortie en salles depuis le 7 août 2026, Ice Cream Man circule dans deux versions bien distinctes. Il existe une copie R-rated, plus sage, taillée pour rassurer les frileux. Mais ce n’est pas celle-là que les spectateurs américains découvrent chez AMC, Regal, Cinemark ou Marcus. Eli Roth explique lui-même : « La version R-rated a atténué certaines choses. Je voulais le director’s cut non classé en salles ». les images les plus extrêmes que le réalisateur a retirées pour fabriquer une version plus consensuelle n’ont jamais vraiment disparu. Elles ont simplement trouvé refuge dans le montage qui, précisément, envahit aujourd’hui les multiplexes américains.
Le twist est presque ironique. D’ordinaire, c’est l’inverse qui se produit dans l’industrie : un film sort expurgé en salles, puis une version « director’s cut » plus gore ressort ensuite en Blu-ray ou en streaming, des mois plus tard. Roth, lui, a inversé la mécanique. Il raconte être allé directement voir les chaînes de cinéma pour leur demander s’il pouvait diffuser son film tel quel, et elles ont accepté. Résultat : la version la plus dure n’est pas planquée dans un coin obscur du catalogue, elle est l’événement théâtral lui-même. Malin, non ? Le réalisateur a transformé une contrainte habituelle de l’industrie (édulcorer pour vendre plus large) en argument marketing à part entière.
À retenir
- Eli Roth a trouvé un moyen de contourner complètement la MPAA et ses classements
- Les images les plus extrêmes n’ont pas disparu, elles ont juste changé de destination
- La stratégie inverse la logique hollywoodienne : version dure en salles, pas de director’s cut streaming
Pourquoi ce petit jeu de vases communicants entre les deux montages
Il faut resituer le contexte pour comprendre cette démarche. Lorsqu’il tournait Borderlands, une adaptation à 120 millions de dollars, Roth a senti le film s’éloigner de plus en plus de sa vision punk rock, expliquant que plus un projet grossit, plus les studios deviennent frileux. Pour décrocher un classement PG-13, les cadres du studio avaient poussé pour des coupes et des ajustements, et le résultat final avait été un échec critique et commercial à sa sortie en 2024. Roth n’en a visiblement pas digéré la leçon : plus jamais un film « orphelin », qui n’appartient à personne parce qu’il tente de plaire à tout le monde.
Avec Ice Cream Man, il a donc changé de stratégie de fond en comble. Il a coupé le studio de l’équation et est entré en affaires pour son propre compte, finançant le budget de 5,5 millions de dollars principalement via des préventes à l’étranger et des crédits d’impôt, tourné au Canada, et distribué via The Horror Section, la société indépendante de genre qu’il a fondée en 2025. Plus de Motion Picture Association à convaincre, plus de négociations scène par scène. Juste sa vision, brute.
Le déclic est venu d’ailleurs, d’un autre film gore devenu un phénomène surprise. Roth explique que toute la raison d’être de The Horror Section était de contourner complètement le système des studios et d’aller directement dans les salles, désormais rendu possible par le fait que Terrifier 3 a ouvert la porte à une sortie non classée sur 2000 écrans, ce qui aurait été impensable avant, si bien qu’il a monté son propre studio indépendant, distribué lui-même le film, sans jamais passer par la MPAA. Le succès inattendu du slasher clownesque a servi de preuve de concept : le public mainstream est prêt à payer sa place pour de la violence non filtrée, sans avoir besoin d’un tampon « Restricted » rassurant sur l’affiche.
Ce qu’il a vraiment coupé (et ce qu’il a gardé)
Ce serait une erreur de croire que tout, absolument tout, a été conservé au montage final. Quand on lui demande si quelque chose a été coupé pendant le processus scénario-écran, Roth répond « Non », précisant que ce que l’on voit à l’écran est exactement ce qu’il avait prévu, mais que cela n’empêche pas une certaine retenue là où c’est nécessaire. Sa logique tient en une phrase : il existe un point où l’on peut franchir une limite avec le public, et pas dans le bon sens, car on veut le choquer et l’horrifier, mais il faut aussi qu’il ait toujours envie de voir la suite, qu’il reste affamé de la prochaine scène. la retenue n’est pas une censure imposée de l’extérieur, elle relève du rythme narratif, une décision purement artistique.
Sur le fond du contenu, le cinéaste ne cache rien de ses ambitions chiffrées. Il voulait dépasser tous ses autres films et avoir plus de carnage et un compteur de morts plus élevé que tous ses films précédents réunis. La ratings board, avait-il précisé par ailleurs, aurait exigé qu’il limite le nombre de coups portés dans certaines scènes particulièrement outrancières, ce genre de compromis qu’il refusait catégoriquement cette fois.
Ce jeu de coupes qui ressurgissent ailleurs n’est d’ailleurs pas une nouveauté chez Roth. Sa filmographie regorge de précédents : pour les 20 ans de sa saga Hostel, un coffret 4K Blu-ray cinq disques signé Shout Factory, approuvé par le réalisateur, propose des heures de bonus supplémentaires ainsi qu’une reproduction de son journal personnel. Le schéma est limpide : ce qui ne passe pas en salle à l’époque finit toujours par ressurgir plus tard, sous une autre forme, pour les fans les plus voraces. Avec Ice Cream Man, il a simplement supprimé l’étape intermédiaire.
Un accueil critique glacial, à l’image du concept
Sur le plan critique, la stratégie ne convainc pas tout le monde, loin de là. Le film affichait un score de 27% « rotten » sur le Tomatometer de Rotten Tomatoes, basé sur 26 critiques au moment de sa sortie, et certains observateurs évoquaient même un score à un chiffre, possible sur l’agrégateur. Le reproche revient souvent : trop de gore, pas assez de personnage. Certains y voient une pâle imitation du carton signé Zach Cregger l’été précédent, Weapons, qui explorait une idée voisine d’enfants mystérieusement transformés en armes.
Mais peu importe, sans doute, aux yeux de Roth. Le vrai pari n’était pas critique, il était structurel : prouver qu’un réalisateur peut aujourd’hui s’affranchir des studios, financer son délire à l’étranger, et forcer les salles à projeter sa version la plus radicale sans intermédiaire. Reste à voir si d’autres cinéastes de genre suivront cette voie de l’auto-distribution non classée, ou si Ice Cream Man restera un cas isolé, sympathique techniquement mais raté sur le fond, selon la majorité de la presse spécialisée.
Sources : comicbook.com | forbes.com