Le film s’appelle Snakes on a Plane, sorti le 18 août 2006 dans les salles nord-américaines. Distribué par New Line Cinema, ce thriller avec Samuel L. Jackson reste vingt ans plus tard le cas d’école absolu du décalage entre buzz numérique et réalité des entrées en salle. Le studio a même modifié le montage du film en pleine post-production pour coller aux attentes des internautes. Résultat au box-office ? Une gifle.
À retenir
- Un titre si absurde qu’il a enflammé internet un an avant la sortie du film
- Le studio a autorisé cinq jours de reshoots pour intégrer les suggestions des fans en ligne
- La réplique culte de Samuel L. Jackson provient d’une parodie amateur trouvée sur internet
Un titre si absurde qu’il est devenu culte avant même le tournage
Tout commence par un nom de film improbable, qui décrit littéralement l’intrigue sans détour : des serpents, lâchés dans un avion. Le film suit les événements de centaines de serpents relâchés dans un avion de passagers pour tenter de tuer un témoin dans un procès. Un pitch tellement kitsch qu’il a suffi, à lui seul, à enflammer la toile plus d’un an avant la sortie en salles.
Samuel L. Jackson, lui, a une anecdote savoureuse à ce sujet. Le studio avait un temps rebaptisé le projet Pacific Air Flight 121, un titre plus « vendeur » selon les standards marketing classiques. Mais l’acteur a tenu bon : « We’re totally changing that back. That’s the only reason I took the job: I read the title. » New Line a fini par céder et rétablir le titre original en mars 2006. Une décision qui, avec le recul, a tout changé pour la suite.
Le film a suscité une attention considérable avant sa sortie, formant de larges communautés de fans en ligne et devenant un véritable phénomène internet, en raison de son titre, de son casting et de son concept. Sur des forums Aujourd’hui légendaires comme Something Awful ou Newgrounds, les internautes ont multiplié posters parodiques, fausses bandes-annonces et vidéos d’auditions bidon. On était en 2006, bien avant l’ère TikTok, et pourtant l’ampleur du phénomène rivalisait déjà avec ce qu’on connaît aujourd’hui des campagnes virales les plus efficaces.
Cinq jours de reshoots pour satisfaire les fans
Voici le twist qui rend cette histoire unique dans l’histoire du cinéma hollywoodien : le studio a littéralement retourné des scènes pour répondre aux demandes formulées en ligne. En mars 2006, New Line Cinema, en raison de l’intérêt massif des fans sur internet, a autorisé cinq jours de reshoots pour tourner de nouvelles scènes et faire passer le film d’un classement PG-13 à un classement R (l’équivalent américain d’une interdiction aux moins de 16-17 ans), alors même que le tournage principal s’était achevé en septembre 2005.
Le détail le plus savoureux ? Une réplique entière du film est née d’une parodie amateur. Parmi ces ajouts figure la ligne du personnage de Samuel L. Jackson, « I’ve had it with these motherfucking snakes on this motherfucking plane », une phrase qui trouve son origine dans une parodie internet anticipée du film. Des internautes ont inventé une réplique pour rire, et le studio l’a fait dire, mot pour mot, à sa star principale. Du jamais-vu à cette échelle en 2006.
Les journalistes de l’époque avaient bien identifié le phénomène. Sur NPR, dès mars 2006, on expliquait déjà que la base de fans était devenue si importante que New Line Cinema avait ajouté de nouvelles scènes basées sur les suggestions des passionnés. Un cas d’école qui allait, selon plusieurs observateurs du secteur, marquer le début de l’ère de la production cinématographique influencée par les fans.
Le crash au box-office malgré tout le bruit numérique
New Line y croyait dur comme fer. Le studio avait même réservé au film un créneau prestigieux au Comic-Con de San Diego 2006, dans la mythique salle Hall H, généralement dédiée aux plus grosses franchises. Les analystes, eux, tablaient sur un démarrage entre 20 et 30 millions de dollars aux États-Unis, portés par l’ampleur inédite du bouche-à-oreille en ligne.
La réalité a été bien plus modeste. Snakes on a Plane a certes devancé de justesse Talladega Nights pour la première place lors de son week-end de sortie, mais n’a pas atteint ces estimations, engrangeant seulement 15,25 millions de dollars, une déception pour New Line Cinema. Une chute vertigineuse s’est ensuite installée : lors de son deuxième week-end, le film est tombé à la sixième place avec 6,4 millions de dollars, soit une baisse de plus de 50% par rapport à son week-end de sortie.
Le fondateur du studio n’a pas caché son amertume. Robert K. Shaye, le fondateur de New Line, a déclaré être « déçu » que le film ait été un « flop » malgré des « attentes plus élevées ». La presse américaine a été tout aussi sévère : le New York Times résumait la situation en expliquant qu’après tout ce battage en ligne, le film s’était révélé décevant en salles.
Au final, sur un budget de 33 millions de dollars, le film a rapporté 62 millions dans le monde. Un chiffre qui semble correct sur le papier, mais qui reste très en deçà des attentes générées par un phénomène internet d’une telle ampleur. Certains observateurs notent d’ailleurs que ce n’est pas non plus un four aussi retentissant qu’on le raconte parfois, selon les standards actuels. Reste que l’écart entre le bruit numérique et les entrées réelles en salles a fait de ce film un cas étudié depuis, cité comme référence à chaque fois qu’une hype en ligne s’emballe sans se traduire au box-office.
Le plus ironique dans cette histoire ? Vingt ans avant que les studios ne s’interrogent sérieusement sur le pouvoir des réseaux sociaux pour orienter leurs productions (rééditions de fins de films, changements de casting réclamés à cor et à cri), New Line avait déjà tout tenté avec les moyens de l’époque. Et la leçon retenue par Hollywood n’a pas vraiment été celle escomptée : un internaute qui commente bruyamment n’est pas forcément un spectateur qui paie sa place.
Sources : syfy.com | saturation.io