Un film qui a coûté environ 72 millions de dollars, abandonné en interne par son propre studio, puis racheté à prix d’or par un distributeur indépendant : bienvenue dans la saga rocambolesque de « Coyote vs. Acme », le Looney Tunes hybride que Warner Bros. a tout simplement rayé de la carte avant de le laisser ressusciter, contre toute attente, presque trois ans plus tard.
Retour en arrière. Le film, mélange de prises de vues réelles et d’animation autour de Vil Coyote qui traîne en justice la société ACME pour ses produits défectueux, Warner Bros. Discovery a initialement mis Coyote vs. Acme sur l’étagère en novembre 2023 pour obtenir un abattement fiscal, avant de revenir sur sa décision et d’autoriser les cinéastes à chercher d’autres distributeurs suite à la controverse publique. Concrètement, le film, que les critiques louent presque unanimement comme le meilleur du genre depuis Who Framed Roger Rabbit, a coûté 70 millions de dollars au studio et devait initialement sortir sur HBO Max, avant d’être enterré pour un write-off estimé à 30 millions de dollars. Autant dire que Warner a préféré perdre de l’argent plutôt que de prendre le moindre risque en salles.
Ce choix n’avait rien d’isolé. « Coyote vs. Acme » était à l’époque la troisième victime des mesures de réduction des coûts post-pandémie de Warner Bros., après le DC « Batgirl » à 90 millions de dollars et le film familial « Scoob! Holiday Haunt », tous deux mis au tapis. Ces trois films avaient été validés du temps de l’ancien patron du studio, Jason Kilar, parti en avril 2022. Un vrai carnage de placards, orchestré au nom de la rentabilité.
À retenir
- Un blockbuster critique adulé par les experts, mais le grand public fait délibérément défaut
- 150 millions de dollars engagés au total : un calcul financier dévastateur même pour Hollywood
- La preuve que l’indignation numérique ne se convertit pas en tickets de cinéma vendus
Une renaissance payée cash par un petit indépendant
Le plus étonnant dans cette histoire, c’est que le marché n’a pas totalement snobé le film. Autour de 2023, Amazon Prime Video, Apple et Netflix ont même visionné le film en vue d’un rachat, sans qu’aucun accord n’aboutisse. Il aura fallu attendre l’intervention d’un acteur bien plus modeste, Ketchup Entertainment, qui a fini par acheter le film à Warner Bros. Discovery pour 50 millions de dollars, avant de le sortir en salles. Ketchup n’en était pas à son coup d’essai : ce distributeur avait déjà récupéré un autre Looney Tunes délaissé par Warner, « The Day the Earth Blew Up », sorti en salle en mars 2025.
Faites le calcul. Entre les 72 millions dépensés en production et les 50 millions déboursés pour sauver le film de l’oubli, on approche allègrement la barre symbolique des 150 millions de dollars engagés sur un seul et même long métrage, sans qu’un seul billet n’ait encore été vendu au moment du rachat. Un vertige financier assez rare, même à l’échelle d’Hollywood.
Des critiques dithyrambiques, une fréquentation qui s’annonce famélique
Voilà le twist le plus cruel de cette histoire. « Coyote vs. Acme » arrive enfin en salles le 28 août 2026, avec des retours critiques exceptionnels : 75 sur Metacritic à partir de 18 critiques et 94% sur Rotten Tomatoes à partir de 36 critiques, un score qui a même progressé depuis. Sur le papier, c’est une renaissance triomphale pour un film que son propre studio jugeait invendable.
Mais les prévisions de box-office racontent une tout autre histoire. Selon les premiers trackings, le film est actuellement suivi pour une faible ouverture de 6 à 8 millions de dollars, ce qui n’est pas franchement encourageant, surtout au regard des 50 millions de dollars que Ketchup a déboursés pour l’acquérir. malgré une réception critique quasi unanime, le grand public boude déjà largement le film avant même sa sortie officielle. Un comble pour un projet dont la controverse même du placard avait pourtant fait le tour du monde entier, mobilisant réalisateurs et fans pendant près de trois ans.
Ce paradoxe n’est pas isolé. Le précédent film sauvé par Ketchup, « The Day the Earth Blew Up », a été ouvert en salles le 14 mars 2025 et n’a rapporté que 3,9 millions de dollars au box-office domestique à ce jour. Une misère absolue pour un film Looney Tunes porté par une campagne de sauvetage qui avait pourtant fait beaucoup de bruit sur les réseaux sociaux. La leçon est cruelle : l’indignation numérique ne se traduit pas automatiquement en achat de tickets de cinéma.
Le symptôme d’un mal plus profond chez Warner
Cette affaire s’inscrit dans un contexte plus large de crise pour le studio. L’année 2026 a été particulièrement rude pour Warner Bros. au box-office, entre les gros échecs de « Supergirl » et « The Bride! », qui ont fait chuter les revenus théâtraux du studio de 46% sur un an, une dégringolade marquante après une année précédente marquée par les succès de « A Minecraft Movie » et « Sinners ». Dans ce climat, la petite affaire « Coyote vs. Acme » ressemble presque à un symbole malgré elle : celui d’un studio qui a d’abord jeté à la poubelle un film adoré par la critique, avant de le voir revenir chez un concurrent minuscule, pour finalement constater que même le rachat n’a pas suffi à faire venir le public en masse.
Reste une question qui dépasse le simple cas du coyote animé : combien de temps encore les studios continueront-ils à sacrifier des films entièrement finis sur l’autel de la fiscalité, quitte à les voir ressusciter ailleurs sans jamais vraiment trouver leur public ? Warner, de son côté, n’a rien à perdre financièrement dans cette histoire, la vente ayant déjà couvert une bonne partie de la casse initiale. C’est surtout le pari de Ketchup Entertainment qui semble aujourd’hui suspendu à un fil, entre 50 millions de dollars engagés et un public qui, pour l’instant, ne se bouscule pas aux guichets.
Sources : issues.fr | allocine.fr | ici.radio-canada.ca